Lecture d'après-Noël, assez fascinante : une adaptation en manga du
Dit du Genji datant des années 80,
Asaki yume michi (
Vagues rêves de l’aube), de Waki Yamato (paru le 6 novembre 2024 en 5 volumes aux éditions Panini France).
Pour mémoire, le
Dit du Genji (
Genji Monogatari) est un long roman psychologique rédigé au Xème siècle par Murasaki Shikibu, une dame de la cour de l’empereur Ichijo, proche du puissant ministre Fujiwara no Michinaga : il s'agit d'un pilier de la culture japonaise et d'un chef-d’œuvre de la littérature universelle au même titre que le
Tristan de Béroul ou le
Lancelot anonyme en prose (pour prendre des romans « d’amour » d’époque comparable), ou encore qu'
A la Recherche du Temps perdu de Proust, auquel il s’apparente à certains égards davantage, si l’on veut se référer à une époque plus récente. Il rapporte les tribulations familiales, sentimentales et politiques d’un fils d’empereur exclu de la succession au trône - sens du mot
Genji, littéralement « fondateur de lignée ».
Ce prince qui n’en est pas complètement un, et à qui cette position ambiguë confère une liberté et une puissance politique interdites à la famille de son père, est également un être d’une beauté surnaturelle, doté de tous les dons de l’esprit et du corps – mais pas de ceux du cœur : il a quelques excuses car sa mère a été assassinée par un complot au sein du gynécée impérial et son père a épousé une beauté juvénile qui ressemble beaucoup à la défunte. Le malheureux jeune homme se retrouve donc avec des troubles qu’on dirait aujourd’hui névrotiques et incestueux assez carabinés. S’ensuit une longue quête amoureuse, construite autour de la recherche d’une compagne qui lui ferait oublier ces deux femmes inaccessibles et obsédantes. Le Genji connaît de nombreuses aventures, ainsi que deux unions stables, l’une politique et donc de convenance avec la fille d’un ministre dont il prendra la succession, l’autre affective et d’élection avec une jeune fille pauvre qui deviendra une grande dame (Murasaki, dont le personnage devait tant marquer les esprits que son nom, celui d’une fleur de montagne au coloris délicat, a été donné par la suite à sa créatrice).
Sur ce fond quelque peu étrange se détachent plusieurs figures féminines et masculines d’une grande complexité, toutes ou presque vouées à la tristesse, voire à la mort par le caractère tourmenté du prince dont elles ont le malheur d’attirer le désir ou la jalousie, la seconde n'excluant pas le premier. Le Genji disparaît aux deux tiers du récit, dont la fin se concentre sur les frasques de son fils putatif, un peu moins éblouissant mais tout aussi torturé, comme lui doté d'un rival amoureux et tout aussi porté sur les ravages sentimentaux au sein de fratries alambiquées et incestueuses. Nouvelle cascade de désastres et de morts, notamment féminines, avant une fin énigmatique qui a fait couler des flots d'encre.
Le manga adapte l'ouvrage entier (un exploit) mais les volumes parus en français ne concernent que la partie portant sur le Genji lui-même.
Je suis une admiratrice passionnée du roman, que j’ai lu d’innombrables fois dans ses traductions française et anglaises, et je me suis donc vu offrir pour Noël, par une personne chère bien intentionnée, ce manga que je ne connaissais pas du tout

.
Le caractère très particulier de l’œuvre d'origine, qui appartient au registre de la littérature de cour la plus raffinée, sa richesse, son immense beauté et son rôle iconique dans la culture japonaise faisaient de toute adaptation populaire une gageure presque intenable.
Honnêtement, je ne sais trop qu’en penser, et je suis peu passée par toutes les couleurs en le lisant :

. Toutefois, je le recommande vivement. Il est assez ancien : les premiers volumes sont parus à la fin des années soixante-dix et le style, notamment le graphisme des visages aux yeux démesurés et les attitudes contournées des corps, ainsi que la composition fluide, parfois déconcertante des pages, sont donc typiques du
shojo des années 80. Il a été, et il demeure pour ce que j’ai pu en comprendre, très populaire auprès d’une partie du lectorat féminin japonais. Même sans l’apprécier outre-mesure, on comprend pourquoi. Visuellement, c’est un régal, avec des pages d’une beauté à couper le souffle, inspirées parfois de célèbres estampes ou d’illustrations médiévales. L’intrigue est clairement articulée malgré sa densité, et l'on ne se perd jamais entre les innombrables personnages : à cet égard, c'est un chef-d’œuvre de vulgarisation d'un matériau inaccessible au grand public. Une partie des qualités du roman passent dans le récit simplifié inhérent au manga, notamment le rôle essentiel, à la fois symbolique et onirique, de la nature dans ses métamorphoses, cadre et reflet des intermittences du cœur humain.
L'ensemble est toutefois déroutant. On est notamment surpris, dans un manga destinée à des jeunes filles, par la noirceur du contenu car les dynamiques narratives du roman ont été conservées : amours incestueuses du prince tournées vers deux très jeunes filles dont la seconde est choisie dès l’enfance et élevée pour devenir sa compagne, sujétion affective et sociale quasi-totale des femmes à des hommes puissants souvent cruels, situations ambivalentes où l’amour naît de la contrainte sociale et/ou psychologique, et nombreux rapports forcés, présentés sans aucune condamnation (alors que dans le roman, la brutalité des viols commis par le prince ou ses comparses est toujours nettement soulignée et fustigée par une romancière que ses idées bouddhistes et confucéennes rendent intransigeante en matière morale).
Une lecture très intéressante donc, prenante mais pas forcément confortable.
Il existe d’autres versions en manga, dont une très récente et américano-française que je compte lire. J’en reparlerai sans doute.
Πόλλ' οἶδ' ἀλώπηξ, ἀλλ' ἐχῖνος ἓν μέγα (Le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n’en sait qu’une grande).
Archiloque, Fragment 201.
Χαλεπὰ τὰ καλά (Les belles choses sont difficiles).
Platon, Hippias Majeur, 304e.