Contes et légendes d'ici

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Belgha
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Re: Contes et légendes d'ici

Message par Belgha » sam. 6 oct. 2018 01:47

Bonjour,

Ici, c'est un peu ailleurs, donc les contes et légendes d'ici… vous avez compris.

Ce sujet se rêve recueil de fables, celles que vous avez vous-même inventé, puis écrites, pas celles des autres.
J'envoie la première…

j’en ai vu plein, des comme toi


Il était une fois des petits êtres velus aux yeux noirs et pétillants qui marchaient sur leurs quatre mains. C’était ce qu’on trouvait de plus évolué à l’époque sur la planète, il faut bien le savoir. Ne vous attendez à nul vaillant prince dans ce conte. Seulement ces petits êtres velus, le cul en l’air, la trogne au ras des pâquerettes, qui trottinaient au hasard.

Ils trottinaient sur leur quatre mains. Ils parvinrent ainsi dans une clairière verdoyante et burent au ruisseau clair.
Père et Mère se couchèrent sur le flanc, non de fatigue car ils auraient pu encore marcher longtemps, mais d’ennui. L’ainé de leur progéniture, qu’ils avaient appelé Vatikan, s’accroupit sur un caillou et soupira. Il chercha du regard à quel arbre il pourrait grimper. La cadette, Skateddra, demeura debout à humer les herbes hautes, cherchant quelque chose d’indiscutable à proférer. Mais elle n’était pas aussi intelligente qu’elle le croyait, et rien ne vint.
On attendait le petit dernier. Pas si petit que ça, du reste, mais considéré comme petit à cause des ennuis qu’il causait à tout le monde. On l’attendait toujours. Il n’avançait pas vite. Il ne reculait pas vite. Il ne grimpait pas vite. Il était un boulet, sauf qu’à l’époque les boulets n’existaient encore qu’au sens figuré.
Pour toutes ces raisons, la petite tribu migrait au hasard, mais vers le sud. Là-bas, espérait Mère, rencontrerait-on le savant Asko, dans sa grotte venteuse et sans fond. À ce qui se disait, lui seul saurait pourquoi ce petit dernier marchait si lentement et avec tant de souffrance. Peut-être même saurait-il le délivrer de son mal.
Le petit dernier arriva enfin. Il n’avait pas de nom, mais parce qu’il souffrait et faisait souffrir, on l’appelait le Tailleur de Chardons. Il marchait sur ses quatre mains en faisant d’affreuses grimaces. Vatikan claqua bruyamment des dents, qu’il avait gigantesques. Skateddra renifla et se glissa dans l’eau transparente. Elle déclara : « Nous t’attendons. » Avec ça, elle ne risquait pas de se tromper beaucoup.
Tailleur de Chardons ignora la remarque. « Repose-toi », dit Père. « La grotte de l’Asko n’est plus très loin », ajouta Mère.
Alors, au lieu de se laisser choir sur le flanc, au lieu de se désaltérer, il se dressa sur ses membres postérieurs en gémissant et étendit ses deux membres antérieurs au-dessus de son crâne hirsute, droits vers le ciel. On n’aimait pas voir ces postures ridicules, aussi fit-il mine de scruter la forêt alentours comme le faisaient parfois Mère ou Père. Puis il s’assit bizarrement, étendant ses pattes arrière de tout leur long devant lui. Ses mains postérieures avaient besoin de repos.
Tout son corps en avait besoin. Sauf ses mains antérieures qu’il ne savait tenir tranquilles.
Voici qu’au lieu de se désaltérer ou de se suspendre aux branches basses, il saisit un petit caillou et commença à nouer de longues herbes autour. C’était une manie grotesque et alarmante, on n’osait pas vraiment regarder. « Ce gosse n’est vraiment pas fini » songea Skateddra, mais elle ne fit aucun commentaire, Mère n’aurait pas apprécié.
Les mains, toutes les quatre, c’est pour se pendre aux branches, pas pour faire sauter des cailloux attachés au bout de brins d’herbes. Ça lui donnait envie de vomir, ça lui donnait même des cauchemars.

Aussi, personne n’ignorait que l’Asko ne serait peut-être plus dans sa grotte depuis longtemps, peut-être parti vers de plus hautes destinées, ou peut-être, comme n’importe qui d’autre, dévoré par un ours affamé…
Comme Tailleur de Chardons ne semblait aucunement préoccupé par la soif, la petite horde se remit en route. Le cul en l’air, la trogne au ras des pâquerettes, ils trottinaient, trottinaient sur leur quatre mains.

Ouf ! L’Asko n’avait pas quitté sa grotte.
Il les reçut avec cérémonie. Vatikan lui apportait quelques rongeurs frétillants qu’il tenait suspendus par la queue entre ses immenses dents. Père, avec ses dents également, trainait derrière lui une fourrure de renard qui sentait merveilleusement bon. Voyant cela, l’Asko affirma : « J’en ai guéri beaucoup des comme toi, petit. »
Pour apaiser la douleur il prescrivit un menu de fleurs orange au gout épouvantable ; elles fleurissaient de partout, si on avait su. Puis il administra le Vrai Remède : quelques feuilles solides, souples et longues que Tailleur de Chardons attacha lui-même bout à bout, puis chacune des extrémités de la chaine ainsi formée à ses chevilles. Voir ses doigts s’agiter avec tant de dextérité était monstrueux. Mais l’Asko répétait en avoir vu d’autres. Il fit passer la chaine derrière la nuque de l’enfant. Ainsi harnaché, il ne pourrait tout simplement plus se redresser sur ses membres postérieurs.

Heureuse et soulagée, la famille repartit.

Le petit père Tailleur de Chardons ne souffrait presque plus. Plus de la même manière, du moins, et comme c’était plus difficile à décrire, l’on conclut qu’il ne souffrait plus. Par contre, il avançait avec davantage de lenteur et commençait à soulever un réel problème de sécurité. En cas d’attaque, il ne pouvait plus galoper. Cela, précisément, devint un souci plus grand encore.
Le chemin du retour fut encore plus long et plus éprouvant. D’autant plus long qu’ils ne savaient ni d’où ils venaient ni où ils allaient.
Tailleur de Chardons mâchait ses fleurs orange à longueur de journée ; il en chiait des pétales. La sangle, ce Vrai Remède de l’Asko, lui lacérait le col ; sa fourrure s’élima, puis sa peau qui se mit à saigner. Il éprouvait de plus en plus fréquemment le besoin de s’en dénouer en cachette et, loin en retrait, de continuer sa progression en ne marchant que sur ses mains postérieures. Tant et si bien que l’épaisse callosité de ses mains antérieures fondit et mollit. Et, lorsque pour convenir aux attentes de ses proches, il reprenait une progression plus normale, plus traditionnelle, il s’ouvrait les chairs à la moindre brindille.
En route, ils rencontrèrent d’autres clans qui les accueillirent avec cérémonie. Bien sûr, on apportait toujours quelque chose entre ses dents. Ce n’était pas qu’un geste de savoir vivre, c’était également un exploit de savoir-faire : se charger de présents lorsque l’on marche sur ses quatre mains signifiait marcher en serrant les dents ni trop fort, ni pas assez… en essayant de ne pas trop baver dessus !
« Oh mais je sais ce qu’il a ce petit, affirma une autre Mère, je le sais. J’en ai guéri beaucoup des comme lui ». Elle observa avec compassion les mains antérieures ensanglantées. « Tu as mal là ? » Tailleur de Chardons hochait la tête. Alors, suivant les instructions bancales de la vieille, il confectionna le Vrai-Remède-Cette-Fois. L’agitation fébrile et précise de ses longs doigts fut encore une scène d’une inhumanité éprouvante pour tout le monde.
Et d’une gracieuse ruade la vieille rejeta l’ancien Faux Remède par-dessus le rebord de sa grotte. « Réjouis-toi : tu n’auras même plus besoin de manger ces horribles fleurs qui donnent la colique, ajouta-t-elle. Tu n’auras plus mal aux pattes grâce à ces mitouffles que je t’ai fait fabriquer. C’est à cause de ça que tu ne pouvais plus marcher normalement. »
Elle tira bien sur les lacets avec ses dents :. « Voilà : tu ne les perdras pas. » Et l’on repartit.

Au début, Tailleur de Chardons se sentit beaucoup mieux. Protégées par de multiples couches de cuir, solidement ligotées, ses mains guérirent. Sa fourrure repoussa sur son col. Grâce aux mitouffles, il pouvait maintenant gambader à quatre mains sans se blesser. Cependant, comme il n’en gambadait pas plus rapidement qu’autrefois, il continuait à suivre à la traine. En cachette. En marchant seulement sur ses deux mains postérieures qui, elles, ne s’ouvraient pas sur la moindre brindille.
Et lorsqu’il s’asseyait si bizarrement – cela ne s’était pas vraiment arrangé, reconnaissons-le – il ne pouvait plus saisir de petit caillou pour y nouer de longs brins d’herbes. Il ne pouvait plus nouer ces mêmes brins d’herbes sur des branchettes polies avec une pierre plate. Il ne pouvait plus donner aux os la forme qu’il voulait. Il ne pouvait plus porter sur son épaule la lourde caillasse qui faisait un si magnifique piège à lapins.
Il ne pouvait plus rien faire de ces choses grotesques et insensées, ni assis, ni dressé, ni rien.
Car enfin ses mains antérieures se tenaient tranquilles, prisonnières de leurs mitouffles.

Davantage chaque jour, une sombre morosité l’envahissait, mais personne n’y voyait rien.

La petite horde parvint enfin quelque part, dans une petite communauté où il lui sembla qu’on était de retour. Vatikan s’en fut dans un clan voisin et en devint rapidement le chef. Skateddra se fit enlever en bonne et due forme : on trouva un matin sur sa couche un appétissant cerf fraichement égorgé. Quant à Tailleur de Chardons, il demeurait auprès de Mère et Père, sombre, morose, taciturne et amaigri.
« Pour les assister dans leur grand âge », pensait-il.
« Parce qu’il est un incapable », songeaient les charitables parents.
Puis Père vint à croiser un ours affamé. Mère resta là quelque temps puis disparut de l’autre côté de la rivière sans que personne ne sut jamais ce qu’il lui était advenu.
Alors, puisqu’il n’avait plus personne à assister, on chassa cette grande perche de Tailleur de Chardons. Que savait-il faire, à part ses ridicules nœuds et ses inutiles bâtons ? On le bannit.

Il erra longtemps en quête d’une communauté plus accueillante, mais partout on le bannissait.
Ses pièges à lapins devinrent de vraies mécaniques infaillibles brevetées SGDG, ses cailloux noués lui servirent de lassos. Ses os polis maintinrent ses peaux sur ses hautes épaules dans les tourmentes des saisons. Ses tiges de chardons séchés sifflaient mélodieusement lorsqu’il soufflait dedans.

Il grandit, forcit, mais sa morosité céda place au désespoir.

Un jour qu’il cherchait un recoin pour dormir, un vieux bougre l’hébergea. « Mais tu ne resteras pas ici, prévint-il ».
— Pourquoi ? Je peux t’être d’un grand secours, je sais faire beaucoup de choses.
— Beaucoup de choses qui ne servent à rien. Nous ne voulons pas de toi parmi nous.
— Mais pourquoi ?
— C’est comme ça. Tu sais, j’en ai vu plein, des comme toi…
— Ah oui ? Et tu les as guéris ?
— Guéris ? Guéris de quoi ?
— Je ne sais pas !
— Eh ! C’est incurable, ta malédiction. Mais j’en ai vu plein !
Au petit matin, Tailleur de Chardons s’éveilla et se dit : « Eh bien, si ces sages en ont tous vu tant que ça, des comme moi, c’est ceux-là qu’il me faut chercher ».
Et il repartit à grandes, à terrifiantes enjambées, le front haut et le cœur un peu plus léger : « Je ne suis pas seul, je vais retrouver mes semblables ! ».


Pour clore ce récit, on pourrait dire que depuis lors, nul ne le revit jamais.
Cependant c’est le tout contraire qui s’est passé : c’est lui qu’on voit toujours.

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Re: Contes et légendes d'ici

Message par Pataboul » ven. 23 nov. 2018 18:14

O'Rêve a écrit :
ven. 23 nov. 2018 16:53
Sinon, si l'idée est de mélanger thématiques, styles et genres divers, sans contraintes supplémentaires et au gré de nos envies, on peut aussi continuer sur ce topic http://adulte-surdoue.fr/viewtopic.php? ... 69#p279669 que @Belgha a initié récemment…car je crains que le mois dernier, tous plongés dans Artober/Inktober, nous ne soyons passé à coté de son sujet!
En nez fait! C'est sûrement pas la faute à Inktober, mais j'avais pas vu passer ce topic. Merci O'Rêve de l'avoir porté à mon attention.

Merci @Belgha pour ce texte sympathique et bien agréable à lire. Je viens de passer un très agréable moment!

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Re: Contes et légendes d'ici

Message par O'Rêve » ven. 23 nov. 2018 18:54

Avec beaucoup de retard, et du fait de cette nouvelle proposition autour des contes viewtopic.php?f=16&t=604&start=25#p282519, je réponds (enfin!) à ce topic. Merci pour ce partage. J'ai bien apprécié les noms des personnages et des lieux. Et l'étrangeté des personnages n’est pas sans me rappeler l'univers de Claude Ponti :) (quand bien même le style de ton conte reste différent). Est-ce un pur hasard, ou est-ce un auteur qui t’inspire ?

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Re: Contes et légendes d'ici

Message par Belgha » ven. 23 nov. 2018 21:21

O'Rêve a écrit :
ven. 23 nov. 2018 18:54
J'ai bien apprécié les noms des personnages et des lieux.
Oui, je ne suis malheureusement pas souvent aussi inspiré !
O'Rêve a écrit :
ven. 23 nov. 2018 18:54
Et l'étrangeté des personnages
C’était ce qu’on trouvait de plus évolué à l’époque sur la planète, il faut bien le savoir.
Et aujourd'hui encore, je crois. Il s'agit de la planète Terre et des humains, à des époques sensiblement différentes, quoiqu'au fond, seules les époques diffèrent…
O'Rêve a écrit :
ven. 23 nov. 2018 18:54
n’est pas sans me rappeler l'univers de Claude Ponti :) (quand bien même le style de ton conte reste différent). Est-ce un pur hasard, ou est-ce un auteur qui t’inspire ?
C'est le hasard. Je passe trop de temps à lire et relire ce que j'écris et, du coup, manque cruellement de temps pour me pencher sur des lectures plus enrichissantes.
Ce serait un peu comme une branche du DIY : écrivez vous-mêmes les livres que vous lisez. C'est économique, respectueux de la nature et ça occupe un max !


En tout cas, je suis content que ça vous ait plu.
Et j'espère ne pas être le seul conteur sur ce fil, car je n'en ai pas des masses à raconter, seulement quelques-uns !

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