Tout un cinéma !

Le lieu de Culture, comme le titre de la rubrique l'indique. Ici il s'agira d'Oeuvres et d'Auteurs du vaste paysage culturel. Textes, photos, vidéos...
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enufsed
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Tout un cinéma !

Message par enufsed » lun. 7 janv. 2019 17:29

J’ouvre ici un nouveau sujet parce qu’il ne m’a pas semblé pouvoir se glisser dans ceux déjà existants. J’aimerais ouvrir un lieu de critique au sens tout à fait subjectif et introspectif d’un examen du rapport intime que nous entretenons avec certaines œuvres cinématographiques.
Il m’a paru nécessaire de distinguer ce sujet du topic où chacun peut donner son avis sur tel ou tel film tout autant que celui portant sur les films que nous conseillons qui est plus prescriptif. En bref, je voudrais ici ménager un espace pour dire ces liens que le temps a déjà éprouvés bien au-delà de l’actualité.

L’objectif est de proposer des points de vue sur les films qui comptent pour nous et de dire pourquoi ils comptent pour nous : évidemment il y a là mise en évidence d’une relation personnelle à une œuvre et c’est vraiment ce qui m’intéresse, dans le cinéma et dans les activités de l’esprit en général, savoir pourquoi j’ai pris cet uppercut en pleine poire et pas mon voisin.

J’invite tout le monde à faire son cinéma ici, en court en long en série, avec images médias ou juste l’élan du cœur et la vibration de l’instant. Il ne s’agit pas de poser des thèses de développer des théories ou de résumer des analyses, mais de dire de manière très personnelle : pourquoi ce film nous accompagne dans la vie. Si quelqu’un s’y connaît en analyse et technique ciné tant mieux et nous goûterons son savoir, mais ce n’est pas un prérequis, la seule exigence est celle de la sincère sensibilité. Je veux voir des cerveaux rire et pleurer !

Bien-sûr toutes les transversalités sont les bienvenues, vous pouvez parler de l’œuvre d’un cinéaste, mélanger les films pour dégager une thématique, ou traiter d’un genre (un jour je devrai vous parler de ma passion pour les coming of age movies). Déformation d’apprenti philosophe oblige, ce qui est intéressant c’est toujours de saisir le pourquoi, et de voir ce que l’adhésion à telle(s) œuvre(s) dit en définitive de nous. Si par exemple vous voulez dire ici votre amour pour le cinéma de Hong Sang-Soo et expliquer pourquoi son dernier film révolutionne le précédent en montrant les intermittences du cœur non pas dans un café autour d’une bière mais cette fois dans un restaurant autour d’un bol de nouilles, je suis preneur ! C’est dire si l’espace est ouvert à toutes les audaces et déviances. Pas besoin de fournir des analyses de trois pages (ça c'est un défaut personnel).

En tout cas vous l’aurez compris ce n’est pas tant un lieu de débats que de témoignages que j’espère ménager ici. :cheers:

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Re: Tout un cinéma !

Message par enufsed » lun. 7 janv. 2019 17:33

Andreï Tarkovski – LE MIROIR (Zerkalo)

J’ouvre le bal forcément, avec un film que je m’étais engagé à commenter il y a déjà bien longtemps, commentaire que j’ai pu ébaucher à l’occasion d’un petit travail universitaire. Dans un premier temps je vais faire un copier/coller de ce travail et dans le message suivant je complèterai.

Dans la lente décantation de mes vies cinématographiques, plusieurs films se sont disputé la place de « film de ma vie », tantôt Persona, puis 8 ½, puis Le Miroir et de nouveau Persona, etc. Et un jour j’ai lu la phrase autrement : « film de ma vie », à savoir ma vie en film, moi, ma matière intime, sur une pellicule. Le Miroir est ce film. Et ce n’est pas un hasard si de Persona (ancien avatar sur d’anciens forums) je suis passé au chignon de Maroussia comme avatar ici et ailleurs.


Andreï Tarkovski – Matière et mémoire

Il était tentant de reprendre ce titre bergsonien pour présenter voire explorer Le Miroir (Zerkalo) réalisé par Andreï Tarkovski en 1974, tant les dimensions de l’intellect et du terrestre sont intimement mêlées dans l’œuvre du cinéaste russe.
Chez Tarkovski, comme chez Weerasethakul, la mémoire est présence au point de se fondre, plus que de se confondre, avec les autres mémoires et les mémoires des autres. Ainsi le Miroir fait-il porter en Alioucha des mémoires individuelles auxquelles il n’a pas accès (en particulier celle de sa mère Maroussia) mais aussi des mémoires plus vertigineuses, celles du monde, de l’art et de l’histoire (guerre d’Espagne). Au seuil de sa vie le narrateur est une composition de mémoires hétérogènes où les figures se substituent les unes aux autres sans rapport de hiérarchie, la même actrice Margarita Terekhova jouant Maroussia la mère et Natalia la femme. Puis à d’autres moments, que l’on serait tenté d’attribuer au présent, ces visages sont différents au point de ne plus savoir ce qui est vérité : et peut-être est-ce précisément cela que la réalité, une mémoire composite, hétérogène, non linéaire, une mémoire sans tangente. L’immatériel s’incarne au point d’être un annonce ou une figure mythique du réel : ainsi ces séquences où l’art et la vie se conjuguent, les mains de la jeune fille qui se réchauffent d’une flamme répondent aux toiles de Georges de La Tour et la scène de paysage enneigé aux Chasseurs dans la neige de Bruegel l’Ancien.

ImageImage

La scène qui clôt le film, convoque ces figures dans une séquence de plans qui s’enchaînent dans un hors-temps où partout les marques du temps s’expriment pourtant : les vestiges de la datcha brûlée sont depuis longtemps occupés par d’autres habitants qui y ont sculpté leur propre mémoire d’insectes, les objets des hommes ont été colonisés depuis par la corrosion qui les a cartographiés, et nous verrons plus tard cette étreinte glorieuse de la matière et de la mémoire accoucher d’autres matières et d’autres mémoires dans un long plan séquence de Stalker.
La caméra se retire enfin comme la vie qui quitte Alioucha et ce faisant elle laisse le cadre, avec cette infinité de mémoires qui ne peuvent jamais être résolues en points insécables et qui se démultiplient au contraire dans chaque interstice du réel. Elle laisse le cadre comme pour montrer enfin que le territoire subsiste quand nous cessons de l’investir sans pour autant que notre sortie du monde n’efface notre passage.

Tourné en 1979, Stalker ne dit rien des causes qui ont conduit la Zone à être interdite, et pourtant notre mémoire ne peut aujourd’hui qu’y voir une préfiguration de la tragédie de Tchernobyl survenue en 1986. Son rapport a posteriori à l’histoire et sa profonde dimension spirituelle semble faire de cette zone le réceptacle de l’infinitésimale mémoire de l’univers, celle de l’atome en sa demi-vie comme l’illustre ce court texte de Jean-Patrice Courtois :
« La lave radioactive au plutonium 239 qui met 24 400 ans à perdre la moitié de sa radioactivité et l’uranium 235 dont la demi-vie est de l’ordre de 700 millions d’années sont dorénavant les compagnons actifs de certains territoires » (in Théorèmes de la nature) On peut apercevoir une manière littéraire d’envisager ce « compagnonnage » dans l’ouvrage Terminus radieux d’Antoine Volodine, monde outre-temporalisé où des figures fantomatiques désagrégées par la déflagration voient leur durée s’étirer irréelle comme un ruban de sucre chaud pour se replier sans fin sur elle-même en strates et dimensions infinies.
Ce n’est pas ici le lieu d’entrer plus profondément dans les échelles inépuisables du chef d’œuvre de Tarkovski et cette présentation n’a d’autre objectif que de montrer la nature fractale de l’écriture de la mémoire dans Le Miroir. Il n’est pas nécessaire d’inventer d’autres lexiques, d’autres syntaxes, pour laisser advenir le territoire qu’aucune carte ne semble pouvoir contenir ni étouffer, mais c’est à l’œil d’apprendre, comme par l’effet d’un verre progressif aux variations infinies, à lire toujours plus profondément dans ce monde qui se livre.

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Re: Tout un cinéma !

Message par enufsed » lun. 7 janv. 2019 17:36

Mais on va continuer quand même un peu, car mon travail portait sur autre chose que le film à proprement parler. Je pourrais parler sans fatigue des plans oniriques, scènes ralenties, corps suspendus, passages au noir et blanc, et ce vent qui s’engouffre partout comme passe le temps. Le montage rappelle le flux de pensée, l’errance intérieure, l’introspection parcellaire arythmique. Ce qui me fascine le plus chez Tarkovski c’est le profond sentiment d’interpénétration des matières, du minéral au spirituel, comme si enfin le spectacle intime conduisait à cette évidente absence de frontières et de catégories. Pourtant Tarkovski aime le verbe, en témoignent les poèmes de son père Arseni Tarkovski égrenés tout au long du film, mais ici le mot n’est plus découpe et discontinuité du réel, il en sert l’élasticité.
Mon rapport intime à ce film est celui d’une angoisse face à la mort et à cette bonne vieille finitude, filmée je le crois, je veux le croire, par cette caméra qui pour clore le film quitte à reculons la lumière pour s’enfoncer à pas feutrés, pour ne pas troubler le temps, dans l’obscurité forestière. Mais ce faisant elle laisse la mémoire là, détachée d’elle et autonome, vivante et vibrante, et renvoie une image de la mort comme pépinière. Et surtout cette mort n’est encore qu’affaire de dimension et d’échelle, d’autres vies naissent sur nos vestiges, la matière parle et se nourrit de nos mémoires au sens le plus physico-chimique du terme. Au point que je me demande chaque fois de quoi au juste suis-je le vestige ?

https://www.youtube.com/watch?v=GC9ciRNW6DU&t=188s&frags=pl%2Cwn

Maroussia vit la perspective de l’enfantement avec joie et mélancolie, elle tourne la tête pour regarder en arrière, plonger au cœur des mémoires où se mêlent les trajectoires et les ratures de l’existence (on pense au travail de correctrice de Maroussia au début du film). Elle regarde de nouveau dans le présent et pleure, chargée de l’absence de sens et pleine de l’espoir et de la nécessité de le faire naître. Tout est vu de la mémoire du narrateur : le monde réel est image mentale, voilà peut-être le parallèle avec Bergson, nous investissons le réel non seulement par nos catégories perceptives (la bonne vieille transcendantalité kantienne) mais aussi par le tissu du vécu.
Ce rapport obsédant à la fin parce qu’elle me renvoie à ce que je fais de mon temps vivant, je le retrouve aussi jusqu’aux larmes chaque fois versées, dans la fin sublime de Huit et demi de Fellini. Face au vide de sens du geste créateur Mastroianni se suicide symboliquement et commence alors la danse, la ronde de sa vie, où il convoque ces visages baroques qui sont autant des personnes réelles que des travestissements de sa mémoire dans une farandole au son de la musique de Nino Rota. La symbolique quoique jamais totalement élucidée est celle de l’éternel retour : l’enfant Mastroianni dirige le petit orchestre et la parade commence sa révolution main dans la main avant de quitter progressivement la scène où le fondu au noir se fait sur l’enfant désormais rendu à sa solitude tout comme chez Tarkovski où c’est l’énergie et le cri de l’enfance qui demeurent. Toutes les images de la vie ont défilé ainsi répondant à l’aporie de Mastroianni (et de Fellini) : la création est dans le geste de vivre, elle n’est pas hors la vie elle est enracinée dans la vie même. Fellini ajoute pleinement et essentiellement l’autre à la conception de la mémoire, non pas que l’altérité soit absente chez Tarkovski mais elle semble plus relever de la mélancolie, de la filiation et du non-dit là où Fellini exprime l’exubérance prolifique de la rencontre.

https://www.youtube.com/watch?v=BA3HPHHahWY&frags=pl%2Cwn

Le rapport que j’entretiens à ces deux œuvres, Le Miroir et Huit et demi, est très particulier, c’est presque troublant tant à leur manière elles me donnent le sentiment de me tendre un miroir (là c’est approprié !) et de rendre en image un bout de ma cervelle. Je crois que nous entretenons tous un tel rapport avec certaines œuvres ou livres, je pense que beaucoup ont déjà envoyé un livre à un être aimé en guise de confidence et manière de livrer quelque chose d’intime. Pourtant la difficulté réside en ce que l’autre ne voit pas avec nos yeux et notre mémoire.
Chacun de ces films renvoie au territoire de l’enfance comme un espace que la vie n’a de cesse de replier lentement sur lui-même me rappelant cette phrase éclairante qui clôt (encore une clôture décidément) le Jetée de Chris Marker :
« il comprit que cet instant qu’il lui avait été donné de voir enfant et qui n’avait pas cessé de l’obséder c’était celui de sa propre mort ». Phrase qu’il convient bien-sûr de sortir de toute lecture science-fictionnesque pour en saisir le sens profondément existentiel.

https://www.youtube.com/watch?v=aLfXCkFQtXw&frags=pl%2Cwn

J’espère en tout cas que cette première livraison vous donnera envie de voir ces films magnifiques.

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Re: Tout un cinéma !

Message par cherubim » lun. 7 janv. 2019 22:30

C'est magistral, encore une fois. Que dire après cela?
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Re: Tout un cinéma !

Message par Nelle » dim. 13 janv. 2019 22:58

Effectivement, tes posts sont très impressionnants, je plussoie cherubim, que rajouter après cela ?
Le contenu est aussi précis que touchant, tant on ressent l'importance de ce film pour toi, avec des vibrations intellectuelles mais aussi primitives (suis-je claire, là, pas sûr... je voulais dire qui relèvent presque du cerveau reptilien)
J'aime le cinéma, tous les cinémas, mais je pense être bien loin de ton niveau de connaissances (le fil sur les images de film l'atteste : vous zêtes hyper pointus les gars, y'a bien longtemps que vous m'avez perdue, mais c'est un plaisir de découvrir plein de films grâce à vous), bref la barre est haute pour parler d'un film qui nous fait vibrer...
Parfois, je me contente juste d'accueillir les émotions qu'un film me procure, sans raisonner plus. Est-ce bien ou pas, cela fait-il de moi une piètre cinéphile, je ne sais pas en fait.
En tout cas, merci de faire découvrir cet aspect du 7ème art :)

Es-tu sûr d'avoir parcouru tous les fils cinématographiques ? :P
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Oui, je sais, après deux ans sur ce forum, je ne sais toujours pas comment faire de beaux liens hypertexte avec le titre du topic à la place de l'adresse :1cache:
si si, les couleurs parlent

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