Lucie de Lamermoor (version de Paris, 1839)
Musique de Gaetano Donizetti
Livret d'Alphonse Royer et Gustave Vaëz
Direction musicale de Speranza Scapucci
Mise en scène d'Evgeny Titov
Paris, Opéra-Comique, 30 avril 2026
Cette version parisienne présente un défi aux interprètes : même avec les adaptations de la partition pour raisons de prosodie, dire le texte français sur ce chant belcantiste n'a rien d'évident. Par ailleurs, la pièce est tout de même fortement remaniée, la tessiture et l'écriture réservées à l'héroïne ne lui offrent pas les mêmes ressources en matière de folie débridée, il faut donc s'en sortir d'une autre façon que le registre de la fureur. Défi relevé par Sabine Devieilhe, ici confondante de maîtrise : amante, victime puis folle fragile et titubante, pas de stridences mais des passages mezza-voce toujours sur le fil, moments de virtuosité sans efforts apparents, comme tout cela semble évident : Lucie n'est plus ici un "emploi" théâtral représenté par convention par une athlète du chant, mais un être d'une autre planète dont la vocalise serait le langage naturel.
Pour le reste, le spectacle d'Evgeny Titov, s'attachant sans détour à dénoncer la masculinité toxique et la pression sociale étouffante, tombe généralement juste, mais je puis comprendre qu'on le trouve un peu démonstratif ; pour ma part cela ne me dérange pas outre-mesure, tel l'ajout de ce rôle muet de femme tout à tour pourchassée, enchaînée, qui certes appuie sans subtilité particulière le propos sur l'aliénation des femmes mais offre aussi à l'héroïne un court moment de sororité. La chasse initiale transformée en prédation sexuelle sert également l'idée de faire basculer sans équivoque le rôle d'Arthur dans le groupe des cyniques plutôt que de lui accorder le bénéfice du doute. Enfin le jeu des costumes, rapprochant Edgard de la meute masculine bien qu'il n'appartienne pas au clan des méchants, appuie au contraire son ambiguïté d'une façon qui n'est pas malvenue.
Titov a demandé aux hommes d'être clairement des affreux, et à ce jeu, Etienne Dupuy (Henri) et Yoann Le Lan (le sbire Gilbert) sont imbattables, au risque de brutaliser la ligne de chant. Cette relative soumission à l'intention théâtrale reste dans des limites admissibles, disons que c'est un chant "musclé".
Un point particulièrement saisissant de ce spectacle est de faire remonter manifestement l'emprise toxique d'Henri sur sa sœur à l'enfance (par l'image de la chambre d'enfants) et de conserver cette attention à la relation de la fratrie jusqu'au bout, accordant finalement un peu de nuance au personnage d'Henri.
En Edgard, Léo Vermot-Desroches est un peu sur le mode : tout pour l'intensité. Cela ne va pas mal à la lecture du personnage, un gentil chez qui malgré tout la testostérone pourrait affleurer s'il ne lui restait un peu de contrôle. La voix est saine la technique fait son impression.
A l'image du projet dans son ensemble, Speranza Scapucci met tout dans la théâtralité et ne rajoute pas de joliesse suplémentaire là où, de toutes façons, la veine mélodique de Donizetti met de la rondeur sans qu'il soit nécessaire de forcer le trait. Aussi cette lecture, sur instruments anciens qui plus est, paraîtra-t-elle peut-être un peu anguleuse par rapport à certaines habitudes d'écoute ; il me semble que c'est ici un dégraissage parfaitement en rapport avec le propos d'ensemble.
Top Hat
Livret et musique d'Irving Berlin
Adaptation Matthew White et Howard Jacques (2011)
Direction musicale de Luke Holman
Mise en scène de Kathleen Marshall
Paris, Châtelet, 2 mai 2026
Pour tirer un spectacle complet du film éponyme (1935), Kathleen Marshall et ses comparses ont copieusement rajouté de la musique du compositeur et réécrit des dialogues qui, par ailleurs, écartent ce que l'original contient d'humour sexiste. Il en ressort une pièce d'une durée confortable, cohérente, prenant l'ambiance années 1930 pour ce qu'elle a de charmant sans s'encombrer de ce qu'elle a de daté, et pas plus vraisemblable que l'original : cela est festif à la fois sans complexes et sans compromissions, approche qui aurait certes convenu pour une programmation de fin d'année au Châtelet ; mais puisque de toutes façons l'intrigue a d'emblée l'épaisseur d'un papier à cigarettes, s'en servir pour faire assaut de numéros dansés et de mélodies qui swinguent est un parti-pris parfaitement entendable.
Pour ce faire, cependant, cette production londonienne en tournée pâtit en partie de moyens plus modestes que les plus mémorables des productions "maison" dans le même répertoire (songeons à Singin'in the rain ou 42nd Street) avec un décor unique animé par une tournette qui permet de varier le mobilier, et un orchestre réduit au minimum - mais pourquoi ne fait-on pas appel à une formation locale ? Plus modeste donc, mais sans engendrer de déplaisir car le décor Art-déco reste plaisant et animé de suffisamment de changements à vue (mobilier donc, et rétro-projections) pour ne pas perdre le rythme.
Philip Attmore (Jerry) et Nicole-Lily Baisden (Dale) se lancent dans un sacré défi, passer derrière Fred Astaire et Ginger Rogers. Honnêtement, si l'on voit le film juste avant, le compte n'y est pas tout à fait sur le plan de la danse tant les deux modèles semblent se situer - la forme cinématographique aidant probablement, sans les contraintes du direct - dans des sphères inaccessibles en termes de légèreté et de grâce ; c'est là qu'il vaut mieux aborder le spectacle de manière "innocente" car, au fond, nous avons tout de même affaire ici à un niveau excellent, et tout cela est réalisé d'un seul souffle au fil de numéros musicaux longs et endiablés. C'est de la belle ouvrage. Sur le plan du chant, Attmore fait montre d'un joli timbre. L'émission très droite de Baisden associée à l'amplification n'évite pas quelques effets de saturation. Amplification qui demande d'ailleurs un temps d'accoutumance depuis l'avant de la salle en particulier, tant les voix semblent venir d'en haut.
Les autres rôles, sur qui repose l'essentiel de l'aspect humoristique, sont tous remarquablement tenus et caractérisés, avec mention spéciale pour James Clyde et son personnage de domestique lunaire, et Emma Williams en croqueuse d'hommes (riches). On regrette que Stuart Hickey (Horace) n'ait pas plus d'occasions de faire entendre sa belle voix de baryton.
Attentif au plateau, le chef Luke Holman gère une mécanique de précision, jamais un décalage ne vient troubler la fête. Dommage qu'il ne dispose pas, notamment, d'un vrai pupitre de cordes.
