Des bribes de poésie

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GraineDeNana
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Re: Des bribes de poésie

Message par GraineDeNana »

Un extrait des Châtiments de Victor Hugo, le souvenir de ce grand classique m'a doublement traversée ce matin, suite à la lecture du fil Ukraine du Monde (et un peu suite à l'ambiance actuelle du forum ? :clin: ).
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.


L'Expiation.

I
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre :
Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sur le ciel noir.
La solitude, vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et, chacun se sentant mourir, on était seul.
– Sortira-t-on jamais de ce funèbre empire ?
Deux ennemis ! le Czar, le Nord. Le Nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s’étaient endormis là.
Ô chutes d’Annibal ! Lendemains d’Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières.
On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent
S’évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leurs fusils, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D’horribles escadrons, tourbillons d’hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L’empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée.
Sur ce géant, grandeur jusqu’alors épargnée,
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu’environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté,
Lui se sentit soudain dans l’âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées :
– Est-ce le châtiment ? dit-il, Dieu des armées ? –
Alors il s’entendit appeler par son nom
Et quelqu’un qui parlait dans l’ombre lui dit : Non.
Quand on arrive au monde, la vie est déjà commencée. C'est pour ça qu'on ne comprend rien à l'histoire.
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Miss souris
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Re: Des bribes de poésie

Message par Miss souris »

Je ne connaissais pas ce fil...merci à tous pour le voyage, et merci Graine de l'avoir ressorti des limbes.
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Judith
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Re: Des bribes de poésie

Message par Judith »

GraineDeNana a écrit : mar. 8 août 2023 08:49 et un peu suite à l'ambiance actuelle du forum ?
Rhohh, tu crois que c'est à ce point? 8o Remarque, tu as peut-être raison. :D
J'ignorais ce fil moi aussi. Je te relaie avec tout autre chose, en lien tout de même avec la Russie puisqu'il s'agit d'un poème d'Ossip Mandelstam (dans la traduction de Philippe Jacottet).
► Afficher le texte
Πόλλ' οἶδ' ἀλώπηξ, ἀλλ' ἐχῖνος ἓν μέγα (Le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n’en sait qu’une grande).
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Re: Des bribes de poésie

Message par Fu »

Je ne vois pas le rapport entre le forum et ce (beau) texte de Hugo : où sont les carcasses de chevaux, les collines enneigées, les fûts de canons jetés, les compagnons morts de froid dans leur sommeil ? :blond:
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Judith
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Re: Des bribes de poésie

Message par Judith »

Ah, je me suis posé la question aussi, et puis j'ai pensé avoir trouvé un rapport (d'où ma réponse). J'attends l'explication de @GraineDeNana pour voir si j'avais raison ou non. C'est amusant, j'ai peut-être perçu tout autre chose que ce qu'elle a voulu signifier par ce rapprochement.
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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

L'Idéal


I

Idéal ! Idéal ! sur tes traces divines,
Combien déjà se sont égarés et perdus !
Les meilleurs d’entre nous sont ceux que tu fascines ;
Ils se rendent à toi sans s’être défendus.
Ce n’est point lâcheté, mais fougue involontaire,
Besoin d’essor, dégoût de tout ce qui périt,
Pur désir d’échapper à l’affreux terre-à-terre,
À ce joug du réel qui courbe et qui meurtrit.
Séducteur souverain, c’est ta main qui les aide
À secouer leur chaîne, à jeter leur fardeau,
Et quand la Vérité les trouble et les obsède,
Tu mets devant leurs yeux ton prisme ou ton bandeau.
Afin de mieux tromper leur âme inassouvie,
Tu prends le nom d’amour en traversant leur vie.
À ta voix ils feront, passagers ici-bas,
Du désir affolé leur boussole suprême.
Dans l’incommensurable ils ouvrent leur compas ;
L’objet de leur poursuite est l’impossible même ;
Il leur faut avant tout ce qui n’existe pas.
Par un courant fatal poussés vers le mirage,
Ayant perdu leur lest, jeté leurs avirons,
D’avance ils sont, hélas ! dévolus au naufrage.
Si la réalité seule est le vrai rivage,
Plutôt que d’aborder, ils s’écrieraient : « Sombrons ! »
Sombrez donc, sombrez tous, les uns après les autres,
Toi qui ne tends qu’au ciel comme toi qui te vautres.
À tous deux l’Idéal ouvre un gouffre enchanté,
Qu’il soit l’amour divin ou bien la volupté.
Mais avant de partir, chacun pour son abîme,
Sous un commun éclair, ne fût-ce qu’un moment,
Le débauché splendide et l’ascète sublime
Se seront rencontrés dans le même tourment.


II

Les voilà déjà loin, suivant leur destinée.
Au frêle amour humain arrachant son flambeau,
Tu tombas tout à coup dans ta course effrénée,
Toi qu’on nous peint d’abord si candide et si beau.
Victime du désir, plein d’une ardeur étrange,
Tu t’acharnais en vain à fouiller dans la fange,
Et descendais toujours sans cesser d’aspirer.
Oui, jusqu’au bout tu crus, sous ta lèvre pâlie,
Obtenir de l’ivresse en t’abreuvant de lie ;
Tu ne parvins pas même à te désaltérer.
Chaque jour plus ardent, vers de nouvelles ondes
Nous te voyons, don Juan, haleter et courir,
Criant toujours : « J’ai soif ! » à ces sources profondes
Que d’une haleine en feu tu venais de tarir.
Enfin, l’enfer s’ouvrit. Dans ce gouffre des âmes
Tu t’es précipité, plongeur passionné ;
Et qu’as-tu découvert ? — Des démons et des flammes.
— Mais tu les connaissais avant d’être damné !


III

Ah ! qui nous donnera, sur l’autre route ouverte,
Le courage de suivre un plus noble égaré ?
Il n’en périt pas moins ; le divin fut sa perte :
C’est vers en haut qu’il prit son vol désespéré.
À l’ardeur de ses vœux que ce monde eût déçue,
Et quand les passions tentaient de l’agiter,
C’est du côté du ciel qu’il cherchait une issue,
Sachant que toute flamme est faite pour monter.
Non, malgré la jeunesse, et sa fougue et ses fièvres,
Il ne vous connut point, transports avilissants,
Et le jeune homme ardent n’a pas sali ses lèvres,
Tout altéré qu’il fût, au vase impur des sens.
Qu’a de commun son âme avec la chair fragile ?
Dût sa force se perdre en des élans ingrats,
Plutôt que d’embrasser une idole d’argile,
Au fantôme divin il a tendu les bras.
S’il crut parfois sentir, le grand visionnaire,
Battre le cœur d’un Dieu sur son cœur de chrétien,
C’est que pour l’animer, ce cœur imaginaire,
Il lui prêtait l’amour qui débordait du sien.
Toi, son premier flambeau, Science, il te renie ;
Le miracle est sa loi. Vers un monde inconnu
Des ailes le portaient, d’envergure infinie ;
Dans l’illusion pure elles l’ont soutenu.
Des mains de l’Idéal, et préparé pour elle,
Cette dominatrice absolue et cruelle,
La Foi t’a pris, Pascal, et ne t’a plus rendu.
Que ta raison résiste, aussitôt tu l’accables.
En un jour solennel coupant ses derniers câbles,
Tu lanças vers le ciel ton esquif éperdu.
Seul but de ton essor, vertigineux, rapide,
L’abîme était en haut, mais profond, mais perfide,
Qui t’attirait à lui comme un divin aimant.
Aussi, sans l’arrêter tu montais en plein vide ;
Pour ton âme emportée et toujours plus avide
L’ascension s’achève en engloutissement.


IV

Implacable Idéal ! enfin, ton œuvre est faite.
Au gré de tes désirs, sous ton souffle enivrant,
Le supplice fut double et double la défaite.
Tu peux t’enorgueillir, ton triomphe est navrant.
On te donne deux cœurs, deux grands cœurs que la vie
À ses combats ainsi qu’à ses fêtes convie,
Qu’elle allait couronner en vrais triomphateurs,
Oui, deux êtres, la fleur de l’humaine nature.
Qu’en fais-tu ? Des martyrs, des fous, des déserteurs.
Leur aspiration ne fut qu’une torture ;
Car tu ne repais point ; tu ne veux que leurrer.
Toi qui les affamais, tu leur devais pâture,
Et tu ne leur donnas qu’une ombre à dévorer !


Louise-Victorine Ackermann, Poésies philosophiques


https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80% ... Ackermann)
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« Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. » (Molière)

« Si la musique nous est si chère, c'est qu'elle est la parole la plus profonde de l'âme, le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur. » (Romain Rolland)


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Re: Des bribes de poésie

Message par Fugace »

Superbe... surtout ce passage et sa rime triplée
II leur faut avant tout ce qui n’existe pas.
Par un courant fatal poussés vers le mirage,
Ayant perdu leur lest, jeté leurs avirons,
D’avance ils sont, hélas ! dévolus au naufrage.
Si la réalité seule est le vrai rivage,
Merci pour le partage :cyrano:

En écho Lamartine sur un thème similaire :

---

Le désespoir

Lorsque du Créateur la parole féconde,
Dans une heure fatale, eut enfanté le monde
Des germes du chaos,
De son oeuvre imparfaite il détourna sa face,
Et d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,
Rentra dans son repos.

Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;
Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,
Tu n’es rien devant moi.
Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;
Qu’à jamais loin de moi le destin soit ton guide,
Et le Malheur ton roi.

Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
Un long gémissement ;
Et pressant l’univers dans sa serre cruelle,
Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
L’éternel aliment.

Le mal dès lors régna dans son immense empire ;
Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
Commença de souffrir ;
Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière,
Tout gémit : et la voix de la nature entière
Ne fut qu’un long soupir.

Levez donc vos regards vers les célestes plaines,
Cherchez Dieu dans son oeuvre, invoquez dans vos peines
Ce grand consolateur,
Malheureux ! sa bonté de son oeuvre est absente,
Vous cherchez votre appui ? l’univers vous présente
Votre persécuteur.

De quel nom te nommer, ô fatale puissance ?
Qu’on t’appelle destin, nature, providence,
Inconcevable loi !
Qu’on tremble sous ta main, ou bien qu’on la blasphème,
Soumis ou révolté, qu’on te craigne ou qu’on t’aime,
Toujours, c’est toujours toi !

Hélas ! ainsi que vous j’invoquai l’espérance ;
Mon esprit abusé but avec complaisance
Son philtre empoisonneur ;
C’est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes,
De festons et de fleurs couronne les victimes
Qu’elle livre au Malheur.

Si du moins au hasard il décimait les hommes,
Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
Avec d’égales lois ?
Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes,
La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
Victimes de son choix.

Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices
Des troupeaux innocents les sanglantes prémices,
Dans leurs temples cruels,
De cent taureaux choisis on formait l’hécatombe,
Et l’agneau sans souillure, ou la blanche colombe
Engraissaient leurs autels.

Créateur, Tout-Puissant, principe de tout être !
Toi pour qui le possible existe avant de naître :
Roi de l’immensité,
Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,
Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
Dans ton éternité ?

Sans t’épuiser jamais, sur toute la nature
Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
Un bonheur absolu.
L’espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.
Ah! ma raison frémit ; tu le pouvais sans doute,
Tu ne l’as pas voulu.

Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?
L’insensible néant t’a-t-il demandé l’être,
Ou l’a-t-il accepté ?
Sommes-nous, ô hasard, l’oeuvre de tes caprices ?
Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
Pour ta félicité ?

Montez donc vers le ciel, montez, encens qu’il aime,
Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
Plaisirs, concerts divins !
Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,
Montez, allez frapper les voûtes insensibles
Du palais des destins !

Terre, élève ta voix; cieux, répondez ; abîmes,
Noirs séjours où la mort entasse ses victimes,
Ne formez qu’un soupir.
Qu’une plainte éternelle accuse la nature,
Et que la douleur donne à toute créature
Une voix pour gémir.

Du jour où la nature, au néant arrachée,
S’échappa de tes mains comme une oeuvre ébauchée,
Qu’as-tu vu cependant ?
Aux désordres du mal la matière asservie,
Toute chair gémissant, hélas! et toute vie
Jalouse du néant.

Des éléments rivaux les luttes intestines ;
Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines
Qu’entassèrent ses mains,
Attendant sur le seuil tes oeuvres éphémères ;
Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
Les germes des humains !

La vertu succombant sous l’audace impunie,
L’imposture en honneur, la vérité bannie ;
L’errante liberté
Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ;
Et la force, partout, fondant de l’injustice
Le règne illimité.

La valeur sans les dieux décidant des batailles !
Un Caton libre encor déchirant ses entrailles
Sur la foi de Platon !
Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu’il aime,
Doute au dernier moment de cette vertu même,
Et dit : Tu n’es qu’un nom !…

La fortune toujours du parti des grands crimes !
Les forfaits couronnés devenus légitimes !
La gloire au prix du sang !
Les enfants héritant l’iniquité des pères !
Et le siècle qui meurt racontant ses misères
Au siècle renaissant !

Eh quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices,
N’ont-ils pas fait fumer d’assez de sacrifices
Tes lugubres autels ?
Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre,
Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n’éclaire
L’angoisse des mortels ?

Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
Non, non, n’espérez pas que sa rage assouvie
Endorme le Malheur !
Jusqu’à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
Engloutisse à jamais dans l’éternel silence
L’éternelle douleur !

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

---

Avec ce commentaire de l'auteur, dans la version papier :
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Re: Des bribes de poésie

Message par Fugace »

Ah, oui, au vu des poèmes précédents est-ce pour cela que le Sonnet est réputé pour être une forme courte et condensée, assertion qui semble parfois étonnante pour nos esprits modernes



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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

Épitaphe d’une jeune fille

Fort
Belle,
Elle
Dort !

Sort
Frêle !
Quelle
Mort !

Rose
Close,
La

Brise
L'a
Prise.

Paul de Rességuier


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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, 1866


https://fr.wikipedia.org/wiki/Mon_r%C3%AAve_familier
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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

Chanson

De ta robe à longs plis flottants
Ruissellent toutes les chimères,
Et tu m’apportes le printemps
Dans tes mains blondes et légères.

J’ai peur de ce frisson nacré
De tes frêles seins, je ne touche
Qu’en tremblant à ton corps sacré,
J’ai peur du charme de ta bouche.

Je me sens grandir jusqu’aux Dieux
Quand, sous mon orgueilleuse étreinte,
Le doux bleu meurtri de tes yeux
S’évanouit, lumière éteinte.

Mais quand, si blanche entre mes bras,
À mon cri d’amour qui se pâme,
Tu souris et ne réponds pas,
Tes yeux fermés me glacent l’âme…

J’ai peur, — c’est le remords spectral
Que l’extase ne saurait taire, —
De t’avoir peut-être fait mal
D’une caresse involontaire.


Renée Vivien, Études et Préludes, 1901


https://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89tu ... nts_%C2%BB


--- --- --- --- --- --- --- --- ---


Les chardons

[…]

Tu ne seras jamais la fiévreuse captive
Qu’enchaîne le baiser, qu’emprisonne le lit,
Tu ne seras jamais la compagne lascive
Dont la chair se consume et dont le front pâlit.
— Garde ton blanc parfum qui dédaigne le faste.

Tu ne connaîtras point les lâches abandons,
Les sanglots partagés qui font l’âme plus vaste,
Le doute et la faiblesse ardente des pardons…
Et, puisque c’est ainsi que je t’aime, ô très Chaste !
Nous cueillerons ce soir les mystiques chardons.

Renée Vivien, Évocations, 1903


https://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89vo ... s_Chardons


--- --- --- --- --- --- --- --- ---


Je t'aime d'être faible…

[...]

Je t’aime d’être lente et de marcher sans bruit
Et de parler très bas et de haïr le bruit,
Comme l’on fait dans la présence de la nuit.

[...]

Renée Vivien, À l'heure des mains jointes, 1906


https://fr.wikisource.org/wiki/%C3%80_l ... e%E2%80%A6


--- --- --- --- --- --- --- --- ---


Chanson

Lorsque la lune vient pleurer
Sur les tombes des fleurs fidèles,
Mon souvenir vient t'effleurer
Dans un enveloppement d'ailes.

Il se fait tard… tu vas dormir,
Les paupières déjà mi-closes.
Dans l'air des nuits, on sent frémir
L'agonie ardente des roses.

Sur ton front lourd d'accablement
Tes cheveux font de légers voiles.
Dans le ciel, brûle infiniment
La flamme blanche des étoiles.

Et la Déesse du Sommeil,
De ses mains lentes, fait éclore
Des fleurs qui craignent le soleil
Et qui meurent avant l'aurore.

Renée Vivien


https://www.bonjourpoesie.fr/lesgrandsc ... en/chanson

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Re: Des bribes de poésie

Message par PointBlanc »

La poésie, l'air de rien, c'est ça aussi.
This be the verse

They fuck you up, your mum and dad.
They may not mean to, but they do.
They fill you with the faults they had
And add some extra, just for you.

But they were fucked up in their turn
By fools in old-style hats and coats,
Who half the time were soppy-stern
And half at one another’s throats.

Man hands on misery to man.
It deepens like a coastal shelf.
Get out as early as you can,
And don’t have any kids yourself.
Philip Larkin (1922-1985).
Vous qui vivez qu'avez-vous fait de ces fortunes ?
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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

Les rois mages

Ils perdirent l'étoile, un soir ; pourquoi perd-on
L'étoile ? Pour l'avoir parfois trop regardée…
Les deux rois blancs, étant des savants de Chaldée,
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton.

Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,
Mais l'étoile avait fui, comme fuit une idée.
Et ces hommes dont l'âme eut soif d'être guidée
Pleurèrent, en dressant des tentes de coton.

Mais le pauvre roi noir, méprisé des deux autres,
Se dit : « Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,
Il faut donner quand même à boire aux animaux. »

Et, tandis qu'il tenait son seau d'eau par son anse,
Dans l'humble rond de ciel où buvaient les chameaux
Il vit l'étoile d'or, qui dansait en silence.

Edmond Rostand
☪ 𝄞 ∞

« Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. » (Molière)

« Si la musique nous est si chère, c'est qu'elle est la parole la plus profonde de l'âme, le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur. » (Romain Rolland)


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FéeNyx
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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

Il lui disait : « Vois-tu… »

Il lui disait : « Vois-tu, si tous deux nous pouvions,
L'âme pleine de foi, le cœur plein de rayons,
Ivres de douce extase et de mélancolie,
Rompre les mille nœuds dont la ville nous lie ;
Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,
Nous fuirions ; nous irions quelque part, n'importe où,
Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,
Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses ;
Une maison petite avec des fleurs, un peu
De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,
La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose,
De l'ombre ; — et quel besoin avons-nous d'autre chose ? »

Victor Hugo, Les contemplations, 1856
☪ 𝄞 ∞

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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

Art poétique

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

Ô qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.

Paul Verlaine



https://fr.wikipedia.org/wiki/Art_po%C3 ... (Verlaine)

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Re: Des bribes de poésie

Message par Fugace »

Beauté des femmes

Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
Et ces yeux, où plus rien ne reste d’animal
Que juste assez pour dire : « assez » aux fureurs mâles !

Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
Même quand elle ment, cette voix ! Matinal
Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal,
Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles !…

Hommes durs ! Vie atroce et laide d’ici-bas !
Ah ! que du moins, loin des baisers et des combats,
Quelque chose demeure un peu sur la montagne,

Quelque chose du cœur enfantin et subtil,
Bonté, respect ! Car, qu’est-ce qui nous accompagne,
Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)
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Re: Des bribes de poésie

Message par Fugace »

À Alfred Tattet
Alfred de Musset (1810-1857)
---

Qu'il est doux d'être au monde, et quel bien que la vie !
Tu le disais ce soir par un beau jour d'été.
Tu le disais, ami, dans un site enchanté,
Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie.

Nos chevaux, au soleil, foulaient l'herbe fleurie :
Et moi, silencieux, courant à ton côté,
Je laissais au hasard flotter ma rêverie ;
Mais dans le fond du cœur je me suis répété :

Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse ;
Il est doux d'en user sans crainte et sans soucis ;
Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,

De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse,
D'avoir vécu trente ans comme Dieu l'a permis,
Et, si jeunes encor, d'être de vieux amis.

Bury, le 10 août 1838.
Alfred de Musset.



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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

Le serpent qui danse

Que j'aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau !

Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s'éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux, où rien ne se révèle
De doux ni d'amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
L'or avec le fer.

À te voir marcher en cadence,
Belle d'abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d'un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d'enfant
Se balance avec la mollesse
D'un jeune éléphant,

Et ton corps se penche et s'allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l'eau.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D'étoiles mon cœur !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal



https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Serpent_qui_danse

☪ 𝄞 ∞

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Re: Des bribes de poésie

Message par FéeNyx »

Les courtisans

Ça se faufile à pas glissants,
Les courtisans.
Ça vous parle si humblement.
Ça s’interpose à tout moment.
À tout moment, les courtisans,
Ça se faufile à pas glissants.

Ça sourit d’un air compassé,
Les courtisans.
Tête penchée, le cou rentré
Et la bouche en cul-de-poulet.
Cul-de-poulet, les courtisans.
Ça rit d’un ton acidulé.

Ils ont la face du moment,
Les courtisans.
Quand face est noire, pile sera blanc
Ou le contraire, commodément.
Commodément, les courtisans,
Ils ont la face du moment.

C’est si pur et c’est si décent,
Les courtisans.
C’est bien parfois un peu changeant.
Côté jardin, ça fait manant.
Ça fait manant, les courtisans.
Mais côté cour, c’est l’adjudant.

Car ça sait aussi péter sec,
Les courtisans.
Ça change de manières en cinq sec.
De cette façon, y’a pas d’échec.
Y’a pas d’échec, les courtisans.
Car ça sait aussi péter sec.

Ça se faufile à pas glissants…

Esther Granek, Portraits et chansons sans retouches, 1976


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Le berger

Qui me dit que tu n’es
loup qui se fait berger
et se veut d’icelui
l’allure et le portrait ?

Qui me dira le temps
que tu passes à l’étang,
te mirant, composant
trait pour trait ton reflet ?

Qui me dit que ta voix
parlant si bien au cœur
n’est point fruit de labeur
et œuvre de ton choix ?

Qui me dit que ton ciel
n’est point là pour dicter
le seul ton sur lequel
ton troupeau doit bêler ?

Qui me dit que ton verbe,
envoûtement de mots,
n’offrira point sur l’herbe
tes moutons aux corbeaux ? …

Qui me dit que tu n’es
loup qui se fait berger
et se veut d’icelui
l’allure et le portrait ?

Esther Granek, De la pensée aux mots, 1997



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Terreur du mensonge

Oui, j’endure aujourd’hui le pire des tourments,
Tu m’as menti… Tu m’as trompé… Et tu me mens ! …

Mensonge caressant qui glisse de ta bouche !
Ô serment que l’on croit, ô parole qui touche !

Ô multiples douleurs qui s’abattent sur vous
Ainsi qu’un petit vent pluvieusement doux ! …

Comme un lilas ne peut devenir asphodèle,
Jamais tu ne seras ni franche ni fidèle.

Tu seras celle-là qui se dérobe et fuit
Plus sinueusement qu’un démon dans la nuit.

Ô toi que j’aime encor ! L’horreur de ton mensonge
Est dans mon cœur amer… Il me mord, il me ronge…

Je suis lasse d’avoir suivi les noirs chemins…
Col frêle qu’on voudrait prendre entre ses deux mains !

Renée Vivien, Dans un coin de violettes, 1910
☪ 𝄞 ∞

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