Vos passions philosophiques

l'Humanité, L'Existence, la Métaphysique, la Guerre, la Religion, le Bien, le Mal, la Morale, le Monde, l'Etre, le Non-Etre... Pourquoi, Comment, Qui, Que, Quoi, Dont, Où...?
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Joann
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Re: Vos passions philosophiques

Message par Joann »

D'accord.

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Pascalita
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Re: Vos passions philosophiques

Message par Pascalita »

Merci !

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Judith
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Re: Vos passions philosophiques

Message par Judith »

Me revoici pour le deuxième volet de ma présentation sur Philon d’Alexandrie.

J’ai abordé Philon il y a maintenant longtemps, et je l’ai fait relativement par la bande, comme on dit familièrement. Cela tient au fait que j’ai travaillé en premier lieu sur des livres bibliques appartenant à une catégorie (postérieure à lui par ailleurs) dont il n’a que fort peu commenté les volumes, celle des Écrits, cette troisième et dernière partie de la Bible qui pose aux spécialistes de la constitution du canon tant de problèmes aussi passionnants qu’insolubles.
Mais je m’égare. J’ai eu malgré tout affaire rapidement à Philon à cause d’une question qui m’a interrogée à travers la rédaction d’un commentaire scientifique du livre d’Esther : celle de la haine des Juifs dans l’Antiquité. Esther met cette haine en scène de façon très littéraire, à travers le conte bien connu où l’épouse juive du roi de Perse sauve son peuple d’une tentative d’extermination due à la malencontreuse -ou bienheureuse- fidélité d’un seul de ses membres à la loi de ses Pères. Je n’entre pas dans les détails de la question de la représentation de l’antijudaïsme dans Esther et des problèmes majeurs qu’elle pose : toujours est-il que l’analyse de ce livre m’a conduite à m’intéresser à ce qu’on peut appeler le « thème du pogrom » dans la littérature antique, et donc à Philon.

1. Le récit complexe d’un massacre, de ses causes à ses conséquences

Philon est le témoin et le narrateur du plus ancien épisode de « pogrom » que nous puissions atteindre de façon vraiment détaillée dans le monde gréco-romain. Il a en effet rédigé deux ouvrages, le Contra Flaccum et la Legatio ad Gaium, qui traitent, directement ou non, d’un important massacre de Juifs accompagné de pillages, ayant eu lieu à Alexandrie, sa ville d’origine, en 38 de notre ère.
Ces deux ouvrages, qui sont tardifs dans sa production, soulèvent de nombreuses questions. Je pensais ne parler que du second mais à la réflexion, il est difficile de traiter l’un sans l’autre et je les prendrai donc ensemble. Ils appartiennent à deux genres différents, le premier au genre de la polémique et le second, dans une certaine mesure, à celui de l’apologétique. Ces appartenances ont été contestées (par moi entre autres, je ne le cacherai pas). On a parfois proposé de voir plutôt dans le premier une œuvre biographique intégrant des éléments romanesques, et dans le second un traité de politique déguisé en apologie. Ces propositions, la seconde surtout, ont pour elles de bons arguments, j’y reviendrai.
On connaît assez mal le déroulement exact de l’événement de 38, Philon étant, avec une courte phrase de Flavius Josèphe, notre seule source sur ce point -une source passionnante mais bien entendu sujette à caution. Je résume son récit dans l’ordre chronologique (non suivi par lui) avant de passer au contenu plus théorique des deux textes.
Vous allez voir, Game of Thrones à côté, c’est de la petite bière. :honte:

a. Les prodromes
Selon Philon, le massacre des Juifs a eu lieu dans le cadre d’une crise dynastique. En effet, l’avènement de Caligula en 37 avait été immédiatement suivi de l’assassinat de son co-empereur, Tiberius Gemellus, petit-fils de Tibère. Ce meurtre avait entraîné des intrigues politiques complexes, dans lesquelles le préfet d’Egypte, A. Avilius Flaccus, s’était trouvé du mauvais côté : nommé par Tibère, il semble en effet avoir été proche du parti de Tiberius Gemellus, et donc en danger de révocation, voire de mort, sous le règne d’un empereur qui avait de bonnes raisons de se méfier de lui.
Toujours est-il que pour se prémunir d’un tel malheur, Flaccus aurait misé sur le clientélisme actif des notables et des peuples grec et égyptien d’Alexandrie : pour se les concilier, il aurait suivi les conseils de démagogues de la cité et des adeptes de Sérapis, et forgé un bouc-émissaire commun à toutes les couches sociales : les Juifs. Rien de plus simple par la suite que de mettre en œuvre une politique provocatrice, puis exterminatrice à leur encontre, qui lui permettrait de satisfaire ses clients, notamment en leur redistribuant les biens des victimes, et de peser suffisamment dans l’échiquier politique pour éviter une éviction par Caligula.
A la faveur d’une visite à Alexandrie d’Agrippa Ier, roi de Judée, il encouragea des festivités antijuives autour d’un spectacle où le roi juif était gravement parodié, puis fit installer, à la demande du bas-peuple, des statues de l’empereur dans toutes les synagogues de la ville (ce qui les rendait impropres au culte juif et l’autorisait dès lors à les confisquer tout en accusant les Juifs d’incivisme et d’impiété). C’était habile : Caligula, fin politique, avait en effet débuté son règne par des mesures libérales visant à s’appuyer sur une alliance entre plèbe et magistrats pour asseoir un pouvoir contesté. Flaccus l’imitait en quelque sorte, au détriment d’une partie de la population qu’il sacrifiait à ses desseins, tout en marquant son souci de la préservation du culte impérial.

b. L’exclusion civique et les massacres
Dans un second temps, Flaccus déclara les Juifs étrangers à la cité et leur retira tous droits politiques : il les fit confiner dans le quartier delta de la ville, qui fut coupé de tout approvisionnement. Pour finir, il ordonna, sous prétexte de rechercher les armes d’un complot contre l’empereur dont le refus d’honorer les statues aurait été la première étape, la mise à sac de ce quartier et la destruction totale de sa nouvelle population. S’ensuivirent des journées d’atrocités : les Juifs qui, mourant de faim, essayèrent de sortir de leur prison furent lapidés ou tués à coup de gourdins, puis une partie de la population de la ville entra dans le quartier delta. On massacra les Juifs les plus résistants à coup d’épées et on brûla, sur d’immenses bûchers, le reste par familles entières. Les corps furent profanés par diverses techniques (essentiellement de démembrement) acte symbolique très fort dans le monde antique où la privation de sépulture était une avanie pire que la mort. Une quarantaine de notables juifs furent épargnés et s’en tirèrent avec une flagellation publique : flagellation dont plusieurs moururent, des suites de leurs blessures ou de honte d'avoir ainsi été torturés au vu de tous.

c. Une fin édifiante et des suites inquiétantes
On ignore ce qui mit exactement fin à l’épisode : selon Philon, ce fut une intervention d’Agrippa auprès de l’empereur, et surtout le retournement contre Flaccus de ses propres alliés, pour des raisons sans rapport avec l’événement et sur lesquelles je passerai donc : le tout étant bien entendu, pour le philosophe, l’œuvre de la Providence divine - ce qui constitue évidemment une interprétation théologique et ahistorique. Les historiens discutent de la question, sans qu’un consensus soit atteint. Flaccus perdit peu après la fragile faveur impériale : il finit ses jours en exil et fut sauvagement assassiné sur ordre de Caligula, non sans avoir auparavant -selon Philon du moins car le fait est très improbable- reconnu ses mensonges et ses crimes, et fait amende honorable auprès de Dieu et des hommes.
L’année suivante, les survivants du massacre envoyèrent à Caligula une délégation, chargée de demander la réhabilitation politique de la communauté juive, et surtout de proclamer la fidélité des Juifs au souverain, mise en doute par Flaccus. Cette délégation trouva Caligula peu favorable : elle ne fut entendue que quelques minutes par un empereur accaparé par l’inspection de villae où devaient se dérouler des fêtes en son honneur. Caligula, malgré la disgrâce du préfet, récusa les tentatives de justification des Juifs, les accusa à son tour d’impiété et de scélératesse, et leur reprocha leur particularisme alimentaire avant de les éconduire. Philon regagna Alexandrie bredouille et inquiet. Il fallut attendre la mort de Caligula et les décrets pris par Claude en 42 pour que les droits civiques soient rendus aux Juifs alexandrins.

2. De l’antijudaïsme païen au providentialisme juif
L’intérêt des deux textes de Philon pour notre connaissance de l’histoire des Juifs en Égypte n’est pas négligeable, malgré un certain nombre de points obscurs. Ce n’est pas sous cet angle que je m’y suis intéressée, mais sous deux autres approches.

a. D’abord celle des discours antijuifs. Philon place dans la bouche des adversaires des Juifs des accusations largement répandues à son époque dans le monde païen.
Il y a cinq arguments essentiels dans les propos qu’il attribue à Flaccus, puis à Caligula contre les Juifs. Tous font partie d’une polémique antijuive très antérieure au premier siècle et très élaborée, aujourd’hui bien étudiée par les historiens : Philon connaissait cette polémique, et il la « remet en scène » au fil de deux narrations serrées et vivantes, probablement destinées à la fois à en montrer l’absurdité (comme le fait au même moment et par d’autres moyens Flavius Josèphe dans son Contre Apion) et à ébaucher, à l’adresse des Juifs eux-mêmes, la possibilité d’une réflexion.
Les arguments sont les suivants : les Juifs sont étrangers aux mœurs de l’empire et indignes de la citoyenneté alexandrine ; ils sont séditieux et fomentent des troubles ; ils sont impies, voire athées ; ils haïssent l’humanité et sont asociaux ; ils ne mangent pas comme les autres hommes. Tous sont attestés dans des sources antérieures à Philon, rédigées par des païens et très diffusées dans les milieux lettrés grecs et romains : le caractère étranger et l’incapacité à la citoyenneté, ainsi que l’athéisme et la misanthropie, apparaissent chez Hécathée d’Abdère, un philosophe sceptique du IVème siècle avant J.C. et sont repris par Manéthon, un prêtre égyptien de langue grecque du IIIème siècle, à travers une réécriture antijuive du mythe de l’Exode destinée à une très longue postérité ; le thème de la sédition semble être né au IIIème siècle, sous le règne de Ptolémée IV, mais dans le contexte du Ier siècle de notre ère, il est probable que les propos de Flaccus renvoient au soutien financier important qu’avaient apporté deux siècles plus tôt la population juive de Rome aux campagnes politiques de César : Cicéron par exemple développe longuement ce sujet, en expliquant que le futur dictateur à vie avait payé, grâce à l’argent reçu des Juifs, et avec l’appui de leurs réseaux, des agitateurs qui excitaient le peuple contre ses dirigeants légitimes (Pompée dans ce cas). Quant au particularisme alimentaire, il est cité chez Apion, un autre prêtre égyptien contemporain de Manéthon, et expliqué par une maladie spécifique, une « lèpre » qui interdirait aux Juifs les aliments ordinaires, le porc entre autres -on voit là la reprise et le retournement de deux thèmes bibliques, l’impureté rituelle et la nécessité d’une alimentation sélective. Ces thèmes sont sans rapport direct dans la Bible, mais Manéthon les articule en sorte de tracer des Juifs un portrait particulièrement repoussant.

b. Dans un second temps, je me suis intéressée à la question du genre des deux textes de Philon, à leur but et à l’épineuse question de leurs destinataires. En effet, on peut se demander pourquoi Philon, qui était un intellectuel dont la vie semble avoir été entièrement consacrée à l’exégèse des textes bibliques et à des réflexions sur la rhétorique, la philosophie et les sciences de son temps, s’est soudain mêlé d’histoire et de politique au point d’écrire ces deux opuscules et de se rendre à Rome auprès de l’empereur.
L’explication par le choc individuel est plausible : Philon avait assisté aux événements et il est probable qu’il avait fait partie des notables flagellés, sort qu’il décrit comme « pire que la mort », à cause de l’infamie infligée et de la honte qui en résultait (notion fondamentale dans le cadre de la cité antique). Mais le fait est sans intérêt pour notre compréhension du fonctionnement des textes eux-mêmes.
Une hypothèse plus stimulante est celle d’un usage littéraire des événements dans le cadre d’une démonstration du providentialisme, notion qui caractérise par ailleurs l’œuvre de Philon et permet de le situer, sur le plan philosophique, du coté du stoïcisme davantage que de celui du médio-platonisme -vaste débat par ailleurs sur lequel aucun consensus n’existe aujourd’hui encore. Le Contre Flaccus peut en effet être lu comme un « traité de la Providence » déguisé en polémique contre un personnage politique douteux. Le long développement sur le retournement d’alliance qui conduit le préfet, antijuif par opportunisme et fonctionnaire véreux par nature, à un exil, une mort civique puis une mort physique ignominieuse reproduit exactement, en miroir, le sort que ce dernier avait réservé aux Juifs : relégation, privation des droits civiques, destruction matérielle. Philon précise explicitement que tout cela est l’œuvre de Dieu : les effets de parallélisme littéraires mis en place au détriment de tout réalisme, particulièrement dans la partie concernant la fin de Flaccus, illustrent ce fait.

De même, le récit de la délégation à Caligula raconte certes une histoire, mais elle pose surtout le problème crucial de la possibilité d’une cohérence entre loi politique et loi religieuse. Les Juifs sont légalistes, y rappelle longuement Philon, respectueux de la législation politique de l’empire et fidèles serviteurs de l’empereur. Ce dernier est reconnu comme l’acteur essentiel de la Providence divine dans la sphère des affaires humaines : seule sa déification complète est inacceptable aux Juifs, à cause de leur monothéisme, ainsi que son culte physique, à cause de l’aniconisme imposé par la loi mosaïque. Caligula ne sait pas le comprendre : il prétend revenir sur le statut ancien de religio licita qui exemptait les Juifs des aspects du culte impérial incohérents avec leur religion, sans en faire pour autant des « mauvais sujets » de l’empire. Sans entrer dans les détails, Philon développe ce sujet sous forme d’une interrogation sur la bonne façon de faire cohabiter, au sein d’une cité, les deux régimes de loi : selon lui, le premier empereur, Auguste, avait su le faire en créant de bonnes institutions. Caligula est indigne de son illustre modèle et par là déroge à son rang. L’on rejoint ici un thème majeur du reste de l’œuvre philonnienne, celui du rapport entre loi divine et lois humaines.
Dans une telle optique, les deux opuscules n’appartiennent pas au genre historique ni même exactement à celui de la polémique et de l’apologétique. Ce sont des traités cachés, et leurs destinataires ne sont pas les romains, du moins dans un premier temps, mais les Juifs. Philon leur rappelle la nécessité de croire dans la Providence en dépit de tout, et celle de respecter les lois politiques, sans pour autant renoncer à faire valoir la juste pratique de leur foi auprès du pouvoir en place.

Je m’arrête là sur le sujet. Tous ces points sont évidemment l’objet de débats entre spécialistes et de démonstrations qu’il serait fastidieux d’exposer. J’espère n’avoir ennuyé personne, et je remercie ceux qui m’auront lue. :)

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Miss souris
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Re: Vos passions philosophiques

Message par Miss souris »

Moi. Merci pour cette tranche de savoir ( comme toutes les autres) racontée de façon claire et vivante, c'est un régal.

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Judith
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Re: Vos passions philosophiques

Message par Judith »

@Miss souris merci de ton intérêt. :)
J'ai essayé, sans commettre trop d'anachronismes (les mentalités de l'Antiquité n'étant pas les nôtres) de choisir une problématique qui mette Philon en perspective avec des problèmes de notre époque - la fabrique d'un discours discriminant à des fins politiques, ses conséquences calamiteuses, ll'analyse et le retournement rhétorique de ce discours par un membre du groupe discriminé, etc.
Ce sera plus dur pour le troisième volet : la Ténèbre, c'est toujours porteur évidemment :rofl: , mais Philon n'était pas Moebius ni Jodorowsky, et ce sera compliqué de le cacher.
On verra bien. :)

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