Ecris, soignan,t(e), écris...

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sandrinef
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Je ne sais pas si le titre de ce sujet est bien explicite... Je propose ici aux professionnels du soin, de l'aide à la personne, du care, enfin ceux qui, par leur profession sont confrontés à une réalité un peu difficile, d'écrire. De témoigner, de déposer un peu. Pour se sentir moins seul, moins seule. Cela pourrait peut-être permettre de nous soutenir moralement, de se sentir ensemble malgré tout, je ne sais pas... Et cela pourrait permettre à ceux qui sont étrangers à notre milieu professionnel, d'appréhender notre quotidien de manière plus vraie. Je ne dis pas plus réaliste car chacun et chacune vit la situation selon son propre prisme ... Le but n'est pas de faire un sujet où on déverse non plus n'importe quoi, au risque de choquer ceux et celles qui liront. Mais je fais grandement confiance aux membres de ce site.
Je vous fais part de mon impériosité à écrire ce matin, de mon besoin d'être lue, et j'espère que cela n'est pas seulement égoïste et que je ne vous prends pas en otage.
Dites-moi si c'est une très mauvaise idée, il suffira de supprimer le sujet et de ne pas m'en vouloir de trop...
Allez, je me lance:

Six douches bien savonneuses, six shampoings. Un nombre incalculable de lavage de mains. De nombreuses frictions avec une solution hydroalcoolique. Un cerveau qui turbine. Ne pas toucher les poignées de porte. Je l'applique à la lettre l'expression "jouer des coudes". Eviter de trop parler avec le masque qui cache la moitié de mon visage. De toute façon la plupart de mes patients ne comprennent plus rien quand je m'adresse à eux. C'est le masque, disent-il, Sandrine, je n'entends pas bien ce que tu me dis. Ah le masque. Je me sens un peu mieux, un peu plus rassurée depuis que je porte mon déguisement de vilain petit canard.
Ne plus boire, ne plus se gratouiller là où ça démange, éternuer dans son masque. Un bonheur. Ne plus aller aux toilettes non plus, chez aucun patient. On ne sait jamais... Des fois que...
Et aussi... Se lever entre cinq heures et cinq heures trente du matin. Se lever avec un truc étrange qui te serre le bide. Regarder ta fille qui dort et avoir les larmes aux yeux. Parce qu'en vrai, tu ne sais pas ce que tu risques de ramener chez toi. Même en prenant un maximum de précautions. Parce que tu ne fais plus trop confiance aux explications qui se veulent rassurantes.

Cela ne touche que les personnes âgées. Cela ne touche que les personnes déjà fragiles, ayant une ou des pathologies...
Ce ne devait être qu'une simple grippe. Non? Alors qu'on me laisse tranquille maintenant, parce que c'est moi qui vais travailler en contact avec de nombreuses personnes, dont certaines d'ailleurs ont volontairement enfreint les recommandations de base qui auraient pu me préserver ainsi que mes enfants.
Et ces gens-là, je dois continuer d'aller les soigner. Et hier, dimanche vingt-neuf mars, l'une d'elle, encore, à sept heures du matin me disait: " moi je trouve qu'ils exagèrent, ils en font trop." C'est la même personne qui, la veille, lorsque je lui propose de lui laver les cheveux car la coiffeuse à domicile ne viendra plus, me répond: " ah? Et pourquoi donc elle ne vient plus? Et vous me ferez la mise en plis?"
Alors j'ai serré les dents, je me suis imaginée en train de lui fracasser le crâne sur le rebord du lavabo. Au lieu de ça, je lui ai posément dit qu'il y avait eu trois-cent-soixante décès liés à cette maladie en vingt-quatre heures. Mais bon sang, en quoi cela devrait-il relever d'une croyance? Enfin, tant pis pour moi. Il ne faut pas prendre les cons pour des gens, parait-il.

Cela me fait subitement penser à un petit incident qui s'est produit le vendredi vingt-sept mars. Ce jour-là je devais aller chez un patient pour lui faire une prise de sang. J'ouvre le coffre de ma voiture et là, surprise: je constate que j'ai oublié de refaire mon petit stock de boîte de prélèvements sanguins... Ah oui, ça me revient... Le mardi de cette même semaine, j'étais allée porter mes prises de sang à la pharmacie qui nous sert, nous libérales, à déposer nos bilans sanguins. Ces derniers sont ensuite récupérés par un coursier du laboratoire. Cela nous évite de perdre un temps fou à aller les déposer nous-mêmes. Il y a au même endroit des boîtes neuves. Donc si tu déposes trois bilans, tu reprends trois boîtes neuves.

Mais ce matin-là,la pharmacienne m'interpelle: "Sandrine, tu n'as rien eu comme masque la semaine dernière, alors je t'ai gardé en priorité pour la dotation de cette semaine. Voilà trois masques ffp2. Je suis désolée, je n'en ai que quarante cinq et vous êtes en tout une vingtaine de soignants."
Mes sentiments se mélangent entre joie et stupéfaction. Trois masques? Sommes-nous bien en France, le sixième pays le plus riche au Monde (enfin je crois...)? Si je respecte à la lettre les consignes du port du masque, je peux travailler UN jour avec trois masques.
La pharmacienne en vient à me raconter, les larmes aux yeux, qu'une cliente lui a fait un scandale car elle n'avait pas de gel hydroalcoolique à lui vendre et que finalement, elle lui a donné son propre flacon pour qu'elle arrête de hurler...

Respectant les règles de sécurité, je suis loin du comptoir, et nous devons passer un à un. Le monsieur qui attend dehors commence à s'impatienter, il rentre, me bouscule et va se coller devant le comptoir.
On m'a touchée. Je reste pétrifiée sur place trois masques. Non, trois secondes. Je quitte la pharmacie comme un zombie. Sans récupérer mes boîtes neuves.
Je reviens sur ma prise de sang donc. Je sonne chez le monsieur, m'excuse et lui dis que je pars chercher une boîte neuve. Je reviendrai à neuf heures trente, cette prise de sang ne se faisant pas à jeûn.

Je vous fais part du texto que son épouse a envoyé, non pas à moi, mais à ma collègue...
"Un peu perdues les infirmières... Pas de tubes pour prises de sang, doutes sur l'ordonnance... La prescription... Pas le top... Un peu contrariées tout de même... Cordialement... Mme Trucmuche."
Dois-je expliquer que je n'ai pas pu faire ma sieste en rentrant car ce message m'a touchée, comme le monsieur dans la pharmacie. Arrêtez de bousculer sans aucun ménagement le personnel soignant. Arrêtez.

Bref. Pardon pour cette anecdote un peu longue. Ce que je voulais exprimer, c'est que nous partons travailler avec le mot coronavirus en tête, ce mot nous a déjà occupés une bonne partie de la nuit. Et ensuite nous devons rajouter la permanence du comportement égocentré de certains. C'est trop en vérité. D'autant plus que pour nous, se faire malmener dure depuis des années. Les soignants vont mal. Ils s'occupent de vous avec le sourire, ils vous réconfortent, ils se démènent pour vous DEPUIS DES ANNEES. Mais quand leur service est terminé, le masque tombe. Anxiolytiques, séances chez le psy, pleurs, boule au ventre, colère, tristesse, et pour certaines ou certains: suicide. Aviez-vous déjà oublié?
Ils sont à bout. Et on vient de leur rajouter une charge mentale supplémentaire.

On est en train de faire d'eux des héros nationaux. Des héros? Vraiment? Comme dans les Marvel? Oui, nous portons des masques, mais que je sache nous n'avons pas encore mis notre culotte par dessus notre collant. Et ce n'est pas une cape que nous portons mais une blouse.
Des héros? Laissez-moi rigoler. De pauvres cons et de pauvres connes, voilà ce que nous sommes. A essayer tant bien que mal de rattraper les conneries meurtrières d'un adulte qui joue avec des vies humaines comme un petit garçon qui jouerait avec ses playmobil. Laissons les banquiers dans les banques la prochaine fois. Ils font du bon boulot. Dans les banques. Putain, est-ce que je vais bosser dans une banque, moi?

Mais aujourd'hui, il n'est plus temps de montrer sa colère. Ni de pointer des doigts accusateurs sur untel ou untel. Aujourd'hui, il faut accepter la réalité pour mieux appréhender notre avenir ENSEMBLE.
Car les soignants ne sont pas que ça. Leur identité ne se résume pas à porter une blouse pour sauver le Monde. Ne croyez pas ça. Ne croyez plus ça. Nous refusons cette instrumentalisation qui n'a pour seul but que de nous mettre sur le devant de la scène pour tenter de faire oublier le mépris dont VOUS avez fait l'objet. Nous refusons d'être traités de cette manière. C'est une insulte à notre profession. Mais nous savons dissocier le bon coeur des gens qui applaudissent avec l'instrumentalisation de l'acte.
Ce que nous vivons est très dur. Les soignants doivent gérer ce statut de héros qu'on leur a collé sur le dos et qui est un vrai poids, cela rajoute une culpabilité supplémentaire...

Je m'arrête là. Pour l'instant.
Merci de m'avoir lue.
:favorite: Prenez soin de vous. :favorite:
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dani
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C'est une très bonne idée @sandrinef

C'est bouleversant de te lire, et la moindre des choses est de pouvoir le poser, se savoir lu-lue. En Suisse les conditions de travail et de rémunération des professionnels de santé sont moins pires que chez vous, mais cela devient difficile aussi, ils fatiguent et on est encore loin du pic. Et le status de héros... ils n'ont rien demandé !! Alors à part de faire au mieux en 2ème ligne, participer à l'entraide, soutenir émotionnellement, soutenir les vulnérables qui commencent à trouver le temps long à la maison... on se la "coince" nous, les privilégiés
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Holi
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Très beau texte, sensible et émouvant... Tu as eu raison de le poser, de le partager.
Je suis très touchée par ton témoignage, je ne peux que te lire et t'assurer de mon soutien, alors voilà mes quelques mots pour dire sincèrement courage et merci.
À force de penser à ce que les autres pensent de nous, on en oublie de se penser soi-même.
Christophe André
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lady space
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Tu as bien fait de poser tout ça ici - merci pour la confiance que tu nous accordes !

À part ne pas toucher les soignants (pas plus que les autres personnes croisées quand nous devons sortir), c'est quand même la moindre des choses d'être à l'écoute/la lecture de ceux qui ont besoin de partager leur fardeau. Et qui sont à l'écoute d'autrui depuis toujours.

N'hésitez pas à déposer vos coups de gueule et autres trucs trop lourds à porter seuls. Confinés derrière nos écrans, nous pouvons au moins essayer de vous soutenir virtuellement.

Et celui-là ne contaminera personne : :hug:
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Zéphyr
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Écrire m'a toujours aidé dans les situations difficiles : à vider mes émotions, les comprendre, à prendre du recul et à rebondir. Donc, pour moi, ton post est une très bonne idée !

Je pense aussi, que ton texte (et les futurs) sont une fenêtre ouverte sur votre quotidien et votre réalité. Depuis mon chez-moi, bien au chaud dans mon confinement, je sais que c'est dur pour vous. Mais lire des anecdotes, vos petits textes sur les incivilités du quotidien, leur donne un tout autre relief. Même avec une bonne imagination et beaucoup d'empathie, on ne peut pas imaginer/connaître votre réalité à vous.

Ce petit coin, pour vous soulager par l'écrit, peut vous faire du bien. Mais il peut également nous en faire à nous autres, par le recul et la compréhension qu'il peut nous apporter.

Merci à vous.
:hug: :hug: :hug: :hug:
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sandrinef
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Ancien Membre de l'équipe

Merci pour vos retours. J'ai aussi des trucs plus positifs à raconter, je le ferai à tête reposée... Et j'espère que d'autres vont se lancer, ce n'est pas mon blog, j'ai envie de vous lire... :)
Bonne journée à vous.
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O'Rêve
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Ton texte résonne @sandrinef, même si les soins que je délivre s'adressent à d'autres vivants.
Je ne me sens pas tout à fait légitime à partager mon vécu dans le vif de cette actualité. Mais plus tard, sûrement.
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yokainoshima
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Je me sens un peu minuscule devant ton quotidien sandrinef. Pour t'avoir cotoyée, toi, un ou une de tes collègues, pour me soigner, dans le passé ou aujourd'hui pour s'occuper de mes grands parents, Merci. J'imagine combien ces petits mots peuvent agresser et blesser et combien trop souvent on reste focalisé sur notre inconfort ponctuel sans voir l'autre.
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Fanetys
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Merci pour tes mots, sandrinef. Nécessaires. Pour toi probablement, et pour nous surtout, qui ne vivons pas cela.
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Mikirabelle
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Ces incivilités... j'en reste comme 2 ronds de flan. J'avais entendu parler de l'infirmière (venue en renfort de l'étranger !) mise à la porte du logement mis à sa disposition en raison de la pression des voisins, de celle qui retrouve un petit mot sur son pare-brise pour lui dire d'aller se garer ailleurs, elle et ses microbes... j'avais du mal à y croire... j'ai toujours du mal à concevoir la bêtise humaine. Et là, ton quotidien... j'en ai les larmes aux yeux. Je crois qu'à ta place je finirais par aboyer sur ces gens, à les secouer de mots si ce n'est physiquement (les gestes barrière ont du bon...). Mais je ne suis pas à ta place et je peux juste te remercier de partager ça avec nous.
Hauts les coeurs ! :vague:
Le meilleur moment de la journée, c’est quand on va se coucher (Chanson Plus Bifluorée)
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soazic
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Pour continuer: dans nos services pas de masque, et des médecins qui ne sont pas d'accord: prendre dans le stock c'est priver tout le monde pour après...quand il y aura ce fameux "pic". Bon on est en psychiatrie et je ne pense pas qu'on s'attendait à être bien dotés en matériel de toute façon.
Donc depuis qu'il y a confinement, on va travailler en prenant beaucoup de précautions, en se lavant les mains un nombre incalculable de fois par jour et en ayant le visage découvert.
La semaine passée par exemple, une patiente m'a malencontreusement éternuée dessus. Faire respecter une distance en service aigu de psychiatrie c'est mission impossible.
Nous n'avons pas de cas avéré, mais pas non plus de test effectué, ( déjà en psychiatrie la toux est quelque chose de très commun), chacun peut être porteur et c'est ce qui me terrifie, car je peux être thérapeute et transmettre cette chose potentiellement mortelle sans le savoir. Je suis très gênée par les termes héroïques car par essence quand on choisit les métiers du soin ces mots ne font pas sens, tout comme la quête de reconnaissance. Ce qui fait du bien c'est quand la personne en face va mieux. Je ne suis pas infirmière ni médecin, fais partie des professions jamais nommées et ai essuyé dans ma branche pas mal de mépris et d'incompréhension, donc je vois toutes ces éloges en spectatrice, sans me sentir concernée.
Dans les services, on (enfin je) se sent coupé du monde. Les services extrahospitaliers étant fermés, je ne vois plus ces patients et les appelle ou leur écrit. On a partagé des heures ensembles parfois depuis plusieurs années, il y a eu beaucoup d'émotions, de rires aussi. Puissent ils rester en vie. Je les aime ces personnes. (Même si ce travail m'épuise régulièrement). Je ne peux m'empêcher de me dire, certains vont mourir.
Quand je quitte le navire en fin de journée, les routes sont quasi désertes, un luxe.
En ce moment une deuxième vie parallèle s'écoule chaque nuit, celle des rêves, qui n'ont jamais été aussi chargés et intenses.
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Nelle
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Jusqu'à la semaine dernière, mon quotidien ressemblait trait pour trait au tien, @sandrinef, et même si cela me rassure de me sentir moins seule en te lisant, cela m'attriste de voir que notre vécu n'est hélas pas isolé :
les pharmacies qui vous disent quand vous venez leur quémander un pauvre masque chirurgical (oui, ici, les ffp2 on les recevra pour Noël prochain, je pense) « ah mais non moi madame, je garde mon stock en priorité pour les médecins généralistes et nos infirmières qui viennent exclusivement chez nous (c'est bête, hein, moi et mes collègues collaborons avec plusieurs pharmacies pour faire travailler tout le monde, et respecter le choix de nos patients, trop bonnes, trop connes !),
les petits messages sympas qui sont retrouvés par des collègues sur leur porte ou leur pare-brise leur demandant de déménager rapidement sans poser de problème, le temps que cela se calme, « parce qu'on sait jamais »,
l'obligation maintenant routinière d'enlever son caducée du pare-brise et de ne rien laisser de visible dans sa voiture qui pourrait laisser supposer qu'on est infirmière (et qu'il y a donc potentiellement des masques, de la solution hydro-alcoolique ou autre trésor cachés dans le coffre),
Je suis en colère, désolée de n'être que çà et de ne pas avoir une vision plus positive ou constructive de cette situation, car je sais qu'elle génère aussi du bon.
En colère, et frustrée, car maintenant confinée stricte chez moi depuis deux jours, pour suspicion de covid. Et dans l'impossibilité de faire un test (donc de savoir si potentiellement j'ai contaminé mes patients, même si a priori aujourd'hui encore ils vont tous bien), car il n'y en a pas de disponible là où je vis.
Merci de m'avoir lue
si si, les couleurs parlent
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O'Rêve
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Quand je vous lis, je me dis qu'elle est bien légitime votre colère et frustration!
Courage à toutes et tous!
Pas facile d'envoyer un peu de douceur par les temps qui courent. Mais il semble bien que lui :hug: il en apporte un peu en ce moment!
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Miss souris
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@Nelle : un wagon de nounours pour toi. Porte toi bien.
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Judith
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Pareil que Miss souris : bon courage à toutes, et plein d'oursons réconfortants.
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lady space
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Je n'ai pas vraiment de mots mais je partage cette colère face à l'injustice, à l'incohérence et à plein d'autres "in..." que vous subissez de plein fouet depuis bien trop longtemps.

Toutes mes pensées de réconfort, de douceur et de compassion.
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sandrinef
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Ancien Membre de l'équipe

Merci @soazic et @Nelle pour vos écrits. Ce que vous ressentez fait bien entendu écho, j'en suis attristée, comme je pense tous ceux et toutes celles qui vous ont lues. Merci de déposer ici un peu de ce fardeau, et merci pour votre confiance.

Aujourd'hui, pour moi, ce sera d'ailleurs un message de remerciements. Cela n'enlève rien à la catastrophe que nous subissons, mais je voulais l'écrire car je voudrais rendre "hommage" aux petites attentions, si précieuses...

Merci à ce médecin qui m'a laissé ce message: " j'ai confiance en vous, je sais que vous faites au mieux, je vous souhaite d'arriver à tout concilier, en cette période difficile, bonne fin de semaine et bon courage, je reste à votre écoute (...)"

Et aussi ce message: " Bonjour, on m'a déposé une trentaine de masques chirurgicaux, si vous en avez besoin, je pourrais vous les laisser à la pharmacie de ... Où ailleurs, dites-moi. On m'a aussi donné des masques en tissus blancs, 9, que j'ai lavés, ça pourrait être utilisé pour les patients, ceux qui toussent (?) (...)"
Puis celui-ci: " Bonjour Sandrine, j'espère que tout se passe correctement, j'ai joint les masques tissus, pensez-vous que d'autres seraient utiles... La personne de ... ( nom de la commune) propose d'en confectionner d'autres si besoin, elle a du tissu et de la ouate... (...)
Voilà, donc ce médecin a récupéré les masques, s'est déplacée jusqu'à la pharmacie pour les déposer pour nous... Merci pour cette solidarité. Evidemment, j'ai récupéré les masques et partagé avec mes collègues.

Merci à cette épouse d'un patient qui travaille comme agent de service hospitalier de 8h à 20h en ce moment car les personnes en CDD ont fui et ont posé des arrêts maladie ( je ne juge pas, vraiment je peux comprendre, mais du coup cette dame fait presque du non stop et son mari est malade en plus, je précise qu'il s'agit d'une maladie chronique n'ayant rien à voir avec le coronavirus). Merci à elle car la nuit, avec l'aide de son mari, elle confectionne des masques en tissus! Elle nous en a donné deux à chacune, ils sont stylés en plus. Elle en a déjà réalisé plus d'une centaine!

Merci à ma psychanalyste chez qui je ne vais plus depuis belle lurette et qui m'a envoyé ça: " Bonjour, en cette période difficile, si vous avez besoin de soutien, d'écoute... Vous pouvez me contacter gratuitement au numéro de téléphone habituel. Prenez bien soin de vous et de vos proches."

Merci à ce couple de patients dont l'épouse va en centre de dialyse trois fois par semaine. Ils nous ont contactées, nous demandant de ne plus intervenir chez eux, qu'ils se débrouilleraient désormais et ne nous appeleraient que si vraiment ils n'ont pas le choix. Pourquoi? Parce qu'un cas de covid + a été détecté chez un patient dialysé où va notre patiente. Merci à eux pour cette décision qui nous protège, protège tous nos autres patients et vise à prévenir de la propagation du virus.

Merci à toutes nos consoeurs qui ne font pas partie de notre cabinet, pour leur solidarité, leur entraide, leur attitude, la communication, le partage d'infos et de matériel ( quand y en a, hein, on est d'accord, mais je parle de l'intention qui est formidable).

Merci à mes amis, ma pote qui m'a mis de côté de la solution hydroalcoolique qu'elle a faite elle-même, et son agrafeuse pour que je puisse consolider les élastiques de mes FFP2 périmés. Merci à X, qui m'a donné, alors qu'il n'avait pas le droit, des masques dont la boîte était ouverte et qui ne pouvaient être distribués. Il risquait gros si sa hiérarchie s'en était aperçu.

Et merci à mes enfants. Ce sont les héros. Les enfants de soignants. Merci à ma fille qui ne s'est toujours pas roulée par terre en exigeant qu'on aille faire une ballade, qui se lève à cinq heures du matin quand je dois aller bosser, pour, soi-disant, colorier car " maman, je me lève quand tu te lèves, on se lève ensemble, je dois faire des coloriages..." Mouais...
Merci à mon fils, qui va aux courses ( au drive hein, je refuse de rentrer dans un magasin, si on tombe malade, qui ira bosser à ma place? Que fera ma collègue, et ma remplaçante qui a une enfant âgée de trois ans?), s'occupe de sa soeur non stop quand je bosse et quand je dis non stop c'est pas rien... Il fait les repas, joue, colorie, l'accompagne aux toilettes, l'aide à s'habiller, l'occupe pendant ma sieste entre la tournée du matin et celle du soir...
Il aura vingt et un ans le 6 avril et j'aurais souhaité lui proposer autre chose pour son anniversaire qu'un huis clos entre sa mère et sa petite soeur. Mais bon, ceci est un moindre mal...
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Tous vos messages sont très beaux, je suis tour à tour, en colère avec vous, émue, fatiguée pour vous, frustrée avec vous, mais surtout très sincèrement reconnaissante de ce que vous faites, vous et vos collègues... Et je pense aux deux infirmières qui m'ont suivie récemment...
À force de penser à ce que les autres pensent de nous, on en oublie de se penser soi-même.
Christophe André
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Traum
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Sandrine, merci.

Pour ma part, je n'ai pas encore grand-chose à raconter. J'ai vécu le début de confinement alors que, comme tous les D4 de France (étudiants en sixième année de médecine), j'étais en concours blanc (à domicile : concours blanc le moins représentatif de France, pour lequel nous avons été classés, puis reclassés).
Dans ma région, on attend le pic, qui doit arriver incessamment. Depuis quelques jours, les patients sont déjà envoyés ailleurs, dans d'autres régions moins sous tension, par TGV médicalisés. Ici, peut-être ailleurs, les appels aux étudiants en médecine sont nombreux, très nombreux. Je n'étais pas dans les services quand la pandémie a commencé à s'étendre : pour accueillir et profiter de mon fils, j'avais décidé d'encore repousser d'un an mon concours. Je n'avais donc aucune obligation.
Il y a une dizaine de jours, un appel a été lancée à tous les externes des universités parisiennes, mais aussi aux médecins libéraux, aux dentistes, et à tous les professionnels de santé désœuvrés (ben oui, tout ce qui n'est pas urgent est reporté, et un certain nombre de médecins spécialistes se retrouvent presque désœuvrés, médecins qu'il faut réorienter en fonction de leurs compétences), pour se former en urgence aux gestes infirmiers, pour faire fonction d'infirmier.e, le temps que la vague passe. Les étudiants en médecine des premières années et les élèves infirmier.e.s sont renvoyés à des postes d'aide-soignant. Il y a des orthopédistes qui se sont recyclés en infirmiers de fortune, faute de pouvoir casser, réparer, mettre des clous, des broches, des prothèses… parce qu'à moins de l'urgence, ça, ce n'est pas indispensable.

Je ne suis pas à risque particulier, mon entourage très proche non plus ; alors je me suis inscrite. Je partirai demain soir pour ma première nuit de 12 heures dans une nouvelle unité de soins intensifs (recyclage de l'ancienne unité de soins intensifs de cardiologie, où j'avais effectué plusieurs gardes, il y a quelques années). Mais je suis déjà triste et en colère, de tout. De tout ce gâchis orchestré depuis des années, de ces gens qui applaudissent tous les soirs des hommes et des femmes contre qui ils râlent tous les jours, qui n'ont pas levé le plus petit doigt quand l'hôpital public est démantelé mois après mois, qui s'étonnent d'attendre aux urgence, qui ont voté pour des hommes politiques qui n'ont cessé de traiter l'hôpital public comme une entreprise… Je suis triste, en colère, je suis contente de remettre les pieds à l'hôpital et j'ai peur.
J'ai reçu une formation de 5 h 30 pour faire ce que les infirmières apprennent en trois ans. J'ai reçu une formation dans l'urgence parce que le monde manque et pour ne pas tuer un patient. Je ris des propos du doyen de médecine qui ose, grosso modo, nous dire que la nation nous regarde et nous est reconnaissante (ben, moi pas, ça tombe mal) ; ou encore de la communication de mon groupe hospitalier sur son efficacité subite. (Ceci dit, dans l'urgence, ils ne sont pas si mauvais. Mais c'est une grosse machine, déjà complexe.) J'ai aussi reçu une formation pour apprendre à utiliser le logiciel. (J'aurais adoré avoir la même formation quand j'étais externe. Je suis sûre que les internes aussi. Mais dans la vie courante, on se débrouille.)
Je suis censée avoir une autre formation pour apprendre à m'habiller pour prendre soin de patients positifs pour le COVID-19. Ah oui, parce que cet appel, c'est pour aller travailler auprès de patients souffrant du COVID-19. (Pudiquement, à la DRH, on m'a dit que c'était « surtout du respiratoire ».)
Les conditions de mon embauche me font peur. J'ignore dans quel état je vais retrouver le service dans lequel je vais aller, et que je connaissais autrement, avant, dans un temps qui me paraît tellement loin. Ça sera peu ou prou les mêmes chefs, mais pas du tout les mêmes circonstances. J'espère avoir quand même un masque FFP2. Oui, j'en viens même à avoir peur de ne pas en avoir. Et si j'en ai pas, je fais quoi ? Je quitte le navire pour laisser un autre prendre ma place ? Dans les mêmes conditions ?
J'ai peur pour ma famille, malgré tout. Je suis triste pour mon fils qui ne me verra pas la nuit, mais c'est un pis aller pour mieux profiter de moi quand il sera réveillé, et pour moi, bah, ça ne durera qu'un mois, et ensuite je redeviendrai un peu plus psy que soignante.

Un jour, il y aura un après. J'ai beaucoup de mal à me projeter dans l'après. Il y a les autres concours blancs, les ECN décalés à juillet, si c'est encore possible, les soi-disant choix de stage… (mais quels stages ?) Il manque une page à notre bouquin de maladie infectieuse : le coronavirus.
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Judith
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@Traum Bravo, et bon courage pour le mois à venir.
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Cyrielle
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Bonjour,

je vous lis mais pour l'instant je ne vois pas quoi écrire… je suis plus en colère (parce que ça fait des années que je dis que "une bonne petite épidémie ça remettrait tout d'aplomb" :? ) que désespérée. Sans doute parce que je ne suis pas confrontée aux horreurs que me racontent mes copines de l'Est.

Pour Traum, voici le lien vers les vidéos habillage/déshabillage Covid. C'est celles du CHU de Bordeaux et c'est pas très sorcier, mais si ça peut te rassurer…
https://www.youtube.com/channel/UCVy_2D ... H9CMZhrGNA
En sachant qu'ici on est en manque de surblouses (pas de souci pour les masques mais c'est deux par soignant/équipe, et les masques sont arrivés en France, donc ne te bile pas trop à ce sujet), donc on est censés mettre nos surblouses à laver (en sachant que déjà elles se déchirent pendant qu'on bosse, parce que c'est pas les mêmes que sur les vidéos). Quand il n'y aura plus de surblouses, ben je mettrai des chemises de nuit prévues pour les malades, c'est mieux que rien...

Je te souhaite un bon courage. A tous les autres aussi, soignants ou confinés (c'est pas facile non plus, hein !).

Je rappelle que plus de 8 cas sur 10 sont bénins ou asymptomatiques. Même si à l'hosto, bien sûr, on reçoit les plus graves et donc les plus contaminants.
Moi je me dis que depuis plus de deux mois maintenant (premier cas à Bordeaux le 24 janvier), j'ai eu le temps de m'immuniser. D'ailleurs cette grosse fatigue, ces maux de tête il y a 15 jours, était-ce bien de l'anxiété comme je l'ai cru ? :blond:.
On a pas (encore) eu le tsunami ici, et j'espère qu'on va y échapper. Les chiffres semblent se tasser un peu. A suivre.
Bises. :favorite:
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Léo
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Traum
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Merci @Léo ! Ça ressemble à ce que je vis en unité de soins intensifs. À ceci près que je rentre chez moi le soir, comme une grande partie des soignants de l'hôpital. Ici, on est une bonne partie en renfort. Certains viennent juste d'autres services de l'hôpital, d'autres d'autres établissements de l'AP-HP, d'autres d'autres régions, en tant qu'intérimaires, mais pas seulement. L'AP-HP a fait un appel énorme au plan national.
Ici, c'est aussi le « Covid Hub ». Je travaille dans un service de cardiologie où j'avais déjà été. J'avais fait mon stage de sémiologie de P2, des gardes… Le service est métamorphosé.
Avec les collègues, on s'habille avant d'entrer. J'ai un pyjama jetable, une charlotte, un masque FFP2, une surblouse, et quand je vais voir les patients, un tablier pour les soins dits « mouillants » et des gants. On ne manque plus tellement de masques FFP2 (même si on ne roule pas sur l'or et qu'il faut faire attention). Nous aussi, comme dit plus haut, nous sommes restreints en surblouses, l'hôpital les lave. On doit donc faire attention quand on les retire à ne pas les déchirer. Normalement, elles sont à usage unique. Normalement. Depuis que les pharmacies ont le droit de fabriquer elles-mêmes leur solution hydro-alcoolique (SHA), on n'en manque plus non plus, mais l'agréabilité n'est pas toujours au rendez-vous (trop de glycérine, parfois, et ça colle). On manque de gants (nouveau risque de pénurie), on manque de charlottes. Les anesthésistes manquent de certaines drogues ; de nouveaux mélanges sont testés. On en vient à réutiliser des médicaments plus vieux et moins maniables.
On ne peut pas emporter de quoi boire et manger dans les secteurs COVID. Mais pour économiser le matériel, on compte nos entrées et nos sorties. Parce que cela veut dire utiliser autant de masques FFP2, autant de charlottes, autant de surblouses…

Exercer dans ces conditions, ça demande parfois d'être créatif.
On découvre aussi parfois que, même si on n'a plus qu'un patient dans des chambres de deux lits (habituellement), eh bien, ce n'est pas toujours de trop d'avoir deux prises à oxygène (normalement, c'est une par patient) : du coup, on peut, avec un petit bidouillage, ventiler de manière non invasive à 30 l d'oxygène pur par minute, et non plus seulement à 15 l/minutes. (Quand ça ne suffit plus, le patient est intubé et part en réanimation, si on estime qu'il est capable de supporter la violence des techniques de réanimation : malheureusement, ce n'est pas le cas de tous les patients, certains sont trop vieux, et soit ils devront passer le cap de la maladie dans le service, soit ils mourront avec nous.)
Les patients s'améliorent lentement, mais leur état peut se dégrader rapidement. Le cap peut être difficile à passer, l'évolution est incertaine une fois la forme grave de la maladie développée. On tâche de faire comme si on maîtrisait un peu alors que l'on n'en est qu'aux découvertes et que toutes nos connaissances demeurent naissantes, s'enrichissent, se contredisent, se complexifient de jour en jour. Là où je suis, tous les patients (ou presque) sont traités par hydroxychloroquine, pas parce qu'on est sûrs de l'efficacité, mais parce qu'on n'a que ça. Donc on tente. Et on surveille les effets secondaires.

On attend un pic, qui n'était pas encore venu quand j'ai jeté mon pyjama jetable pour prendre mon repos, avant-hier soir.

Je n'ai toujours aucun amour pour les pathologies respiratoires de façon générale (les crachats m'ont toujours donné envie de vomir), mais j'apprécie de pouvoir reprendre les notions de cardiologie, de pneumologie, et d'urgence-réa. J'apprécie de pouvoir revoir les différents modes de ventilation.
J'ai été bien encadrée, bien accompagnée, j'ai gagné en autonomie. Je suis contente de remettre les pieds à l'hôpital. Je me sens utile. Et ça a du sens par rapport à mes études.
Paradoxalement, tout est très calme, ici. Mais je me rappelle de mes stages en réa : le calme. On s'imagine la course, l'adrénaline… Mais c'est souvent beaucoup de calme, beaucoup de patience, beaucoup d'attente, et parfois un peu d'adrénaline. C'est peut-être l'attente qui est la plus dure à supporter.

Le temps de mon ancienne routine me paraît très, très loin…
Je suis contente. Non pas de la situation actuelle dans l'ensemble. Mais j'estime avoir de la chance : pour une Parisienne, je suis confinée avec les personnes que j'aime ; mon appartement n'est pas grand, il n'y a pas de jardin, mais c'est lumineux et salubre. J'ai des études et un métier qui ont du sens, j'apprends, j'apprends, j'apprends, et ce rythme si particulier ne me déplaît pas. Je quitte mon chez-moi au tout petit jour et je rentre alors que le jour s'achève doucement. Il fait bon, très bon. Jamais Paris n'a été aussi belle…
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Cyrielle
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Merci pour ton témoignage, Traum !

Pour moi c'est bluesy aujourd'hui…
Sortir d'un week-end de boulot intense avec toujours autant de cas même si nous affrontons moins de décès groupés que je craignais, prendre des nouvelles des collègues malades (dont une avec un mari qui a un cancer en traitement), rêver d'un sauna ou d'une baignade, penser que mon frigo est vide alors que les courses sont encore plus une corvée que d'habitude… et en rentrant chez moi, constater qu'il y dehors presque autant de gens que pour une Pâques "normale", dont une bonne partie à risque que je vais peut-être retrouver dans un de nos lits dans quelques jours :shake:.
J'ai un très gros besoin de décompresser.
Je crois que demain, je suis prête à risquer le contrôle de police et les 135 euros pour aller tremper mes pieds dans l'Atlantique et prendre une bouffée d'iode, à 50kms de chez moi...
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TourneLune
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Ceux qui bossent dur devraient avoir des derog pour la plage et la forêt ....
Bon courage....
"Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort". C'était une connerie. Du moins dans son acceptation banale et contemporaine. Au quotidien, la souffrance n'endurcit pas. Elle use. Fragilise. Affaiblit. L'âme humaine n'est pas un cuir qui se tanne avec les épreuves. C'est une membrane sensible, vibrante, délicate.
Jean-Christophe Grangé - Le Passager
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