Hambourg, anniversaire du port 2018

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Tamiri
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Hambourg, anniversaire du port 2018

Message par Tamiri » mar. 22 mai 2018 19:43

Ce début mai, j'ai pris ce petit moment rien que pour moi (ce qui peut paraître paradoxal dans un événement très fréquenté, au milieu d'une grande ville). Un moment pour retrouver mon imaginaire, mon univers mental, ma passion pour l'histoire de techniques. Et aussi parce que Hambourg, ville anéantie à la fin de la guerre, me rappelle - d'une autre manière que mon cher Berlin - que le bonheur est fragile, fugace.

La ville est liée, et pas seulement dans mon esprit mais dans celui de nombre d'habitants, au film "Große Freiheit Nr.7", tourné en 1944 par Helmut Käutner : représentant allemand du "réalisme poétique", ce cinéaste fuyait la tragédie de la guerre en mettant sa caméra à la hauteur des gens ordinaires, de la poésie tantôt pittoresque tantôt mélancolique du quotidien. Au cours du tournage, la ville fut écrasée sous les bombes - aussi le film comporte-t-il des images parmi les dernières tournées avant la catastrophe, et des séquences reconstituées en studio, à Prague. Comme un certain nombre de films de Käutner (qui n'avait pourtant aucun engagement politique), le résultat déplut souverainement aux nazis qui l'interdirent. Le film ne sortit qu'après la guerre, dans une ville dévastée. Il célébrait un monde désormais à reconstruire mais qui, en 1945, pouvait sembler disparu à jamais : les plaisirs de la ville, l'ambiance de ruche bourdonnante du port et du chantier naval, les beaux dimanches à Blankenese sur les bords de l'Elbe, le goût de la mer, la fierté de faire naviguer les derniers grands voiliers...
C'est avec les images un peu kitsch de ce mélo classique, sifflotant les chansons, que j'ai "mis le cap" sur le grand port hanséatique, pour retrouver la "Porte du Monde", de nouveau prospère, ses cygnes, son paysage de briques, mais aussi la silhouette altière des immenses terminaux à conteneurs qui ne dorment jamais.


L'anniversaire du port revendique sa position de plus grand festival portuaire du monde. Il est vrai que, contrairement à d'autres manifestations de même type (comme Brest ou Rouen), il a lieu tous les ans ; il prend place au beau milieu d'un des ports les plus actifs d'Europe, au coeur d'une métropole accueillante. Le fait maritime est donc au centre de la ville, et il prend toutes les expressions possibles et imaginables. C'est une occasion de partir à la découverte d'un patrimoine : Hambourg rassemble la flotte de navires anciens la plus importante d'Europe.

Pour ce séjour, j'avais cassé ma tire-lire en m'offrant, pour chacun des quatre jours du festival, une balade sur un navire ancien. Voici un récit illustré qui vous donnera peut-être envie d'en savoir plus.


Les jours précédents... 7, 8, 9 mai

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Lundi soir, tout est encore calme - si l'on peut qualifier de calme la vie ordinaire d'une telle agglomération. Dans la partie la plus ancienne du port, désormais partie intégrante du centre-ville, on ne distingue encore que les deux grands navires-musées qui accueillent les visiteurs toute l'année : le trois-mâts Rickmer Rickmers, actuellement hors-service (premier plan), et le cargo Cap San-Diego (arrière-plan), musée vivant en parfait état de marche, amoureusement entretenu par des marins retraités. Au fond, évidemment, se détache le symbole du quartier, la silhouette altière de la Philharmonie.

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Sur la rive opposée, c'est l'immense chantier naval Blohm & Voss.

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Dans un prodigieux dock flottant, un porte-conteneurs géant est en cours d'entretien. Son nom : Cap San-Marco, du même armateur que celui qui fit construire le navire-musée voisin il y a soixante ans. Entre-temps, tout a changé.

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Tiens, un des invités est déjà à quai. Mir, un trois-mâts carré russe, relativement récent puisque construit dans les années 1980, et réputé le plus rapide de sa catégorie. Il embarque des cadets, futurs marins en formation - la voile, mode de navigation aujourd'hui marginal dans les marines marchandes et militaires, reste la meilleure école pour apprendre et comprendre la mer.

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Si spectaculaires que soient les géants des mers, ce sont les petits bateaux qui donnent le tempo du port. Les remorqueurs et les ferrys s'affairent continuellement. Part intégrante des transports en commun, les petits ferrys semblent ne respecter rien ni personne. Ils se glissent sans complexe dans le trafic du port, coupent la route des navires petits et grands, et manoeuvrent avec une facilité désarmante grâce aux petits propulseurs répartis à la poupe et à la proue. Ils marchent en crabe, se collent au quai puis repartent en quelques secondes. Et alors que le soleil descend sur l'horizon, l'activité semble ne jamais devoir cesser. Embarcations grandes ou petites vont et viennent, l'horizon grouille de grues, de mâts, de cheminées. Sur les quais, les badauds profitent des derniers rayons de cette journée ensoleillée.

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Il n'est pas bien difficile de deviner que ces deux bateaux appartiennent au même armateur, et que celui-ci a des goûts littéraires affirmés...

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Dans les années 1960, Cap San-Diego était surnommé le cygne blanc de l'Atlantique sud. Il transportait des produits manufacturés d'Europe, soigneusement emballés dans des caisses en bois, et rapportait d'Amérique latine du café et des céréales en sacs. Toutes ces marchandises devaient être patiemment chargées et rangées dans les cales, à la main. Les années 1980 ont sonné l'heure de la retraite pour la plupart des navires traditionnels, quand le conteneur a achevé de révolutionner le transport maritime. Pratiquement tous les bateaux historiques conservés à Hambourg, dont ceux sur lesquels j'aurai l'occasion de monter au cour ont cessé d'être exploités quotidiennement au cours de cette décennie.

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Ce n'est pas un détail d'architecture contemporaine : c'est la surface d'une des pales de l'ancienne hélice du Cap San-Diego. Cinquante ans passés à brasser l'eau ont poli le métal, lui ont donné cette texture irisée, soyeuse et prodigieusement douce au toucher.

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Autres témoins de temps révolus, les anciens entrepôts sont devenus des immeubles d'habitation, des bureaux, ou des musées : celui-ci abrite en particulier une des attractions favorites des hambourgeois, le plus grand réseau de trains miniatures d'Europe ! Il fallait toute la folie du XIXe siècle pour donner à ces constructions purement fonctionnelles un style aussi extravagant.

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Un détour par l'ancien centre d'hébergement transitoire des émigrants, actuel musée de l'émigration. Hambourg voyait transiter toute la misère de l'Europe centrale qui tentait de rejoindre les Amériques. La ville célèbre désormais la mémoire d'Albert Ballin, le premier des directeurs de compagnies maritimes à s'engager pour que les émigrants soient traités de manière humaine. Le musée est privé, rentable, et fait ce qu'il veut : même en Allemagne, il n'est pas dit que le plaidoyer pour l'accueil des migrants d'aujourd'hui qui accompagne l'exposition aurait été facile à porter pour un musée public.

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Mercredi soir, un autre invité de marque est arrivé. Kruzenstern, quatre-mâts barque russe, est le préféré des hambourgeois, car il fut sous le nom de Padua, avant d'être cédé à la Russie au titre des réparations de guerre, l'un des fleurons de la flotte de Hambourg. Jusqu'aux années 1940, ce céréalier vraquier rapportait le blé d'Australie et s'illustrait par des records de vitesse. C'est du reste lui que l'on voit dans le film évoqué plus haut : le héros, Hannes Kröger, finit par s'embarquer à son bord. Pour le festival, les places à bord étaient déjà vendues des mois à l'avance. Les ports de l'Allemagne du Nord furent du reste les derniers en Europe, jusqu'au milieu des années 1950, à exploiter des grands voiliers sur des lignes régulières. La remise en service des derniers exemplaires survivants fut après la guerre un symbole fort de renaissance, et le naufrage d'un des jumeaux du Kruzenstern, le Pamir, fut un traumatisme national qui mit une fin amère à l'aventure.

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La nuit sera douce, et à partir de demain nous attendent quatre journées de découvertes, de ronds dans l'eau... et aussi de rencontres.

La suite plus tard.

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