L'indifférence

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Pier Kirool
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L'indifférence

Message par Pier Kirool » ven. 3 avr. 2015 07:53

J'ai adapté ce texte que j'ai écrit pour une intervention orale. J'ai spoilé pas mal de parties pour le rendre plus digeste et aéré.

A priori, l’indifférence, c’est mal. Gramsci, philosophe et homme politique italien considérait que « ne rien faire, c’est laisser le pouvoir aux autres ». Et puis même, être indifférent à la misère, à la souffrance… bof… Cette distance est souvent reprochée, et l'indifférence n'est a priori pas vertueuse. On l'associe à l'égoïsme, en estimant qu'est indifférent celui qui n'accorde de la valeur qu'à lui-même. On peut pourtant être égoïste sans être indifférent quand il s'agit de ramener tout à soi, ou d'obtenir pour soi. Les vertus usuelles sont néanmoins plutôt du coté du dépassement de soi et du souci d’autrui. L’indifférence à la souffance d’autrui (et son corollaire radical qu’est l’absence de soumissions aux lois) caractérise le psychopathe, avec un certain nombre d’autres traits (par exemple la mauvaise appréciation de la « distance » entre deux personnes avec notamment une familiarité inappropriée). Je pense que j’ai croisé ce genre de personnes, le genre d’animal que je ne souhaite à personne de rencontrer… On dit que parfois les traits psychopathes sont utiles pour grimper dans la hiérarchie, et je veux bien le croire. Cette indifférence totale au ressenti des autres, j’ai l’impression maintenant de la sentir comme un sixième sens, et j’ai décidé à ce sujet de me faire confiance, et d’arrêter tout contact avec le type de personnage qui éveille ce genre d’alerte chez moi.

Un outil anti-indifférence
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Indifférence et mésestime de soi
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On peut avoir de façon parfaitement légitime des priorités, envie de (sur)vivre un peu plus longtemps, et de ne plus subir les inconvénients trop perceptibles de l’engagement et il peut donc venir à l’idée que l’indifférence pourrait être utile, par exemple en constatant qu’on aurait pû, qu’on aurait dû, ne pas s’impliquer dans la gestion, la prise en charge, le traitement d’un problème. Pas seulement parce que on y a pris des coups et laissé des forces, mais parce qu’il est apparu que la solution aurait pu être meilleure sans intervention. Alors si le dévouement et l’implication ne sont pas nécessairement des qualités utiles, peut-être que l’indifférence n’est pas forcément un défaut…

Tout ceci ne nous dit pas comment faire, mais déjà, si on arrivait à voir l’indifférence autrement, et mieux ?

Les indifférences
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En bref, apprendre quand et comment s'en foutre n'est généralement pas enseigné dans les livres, mais cela peut vous aider à vous tirer d'une situation pourrie. Comme le disait plus élégamment le poète Walt Whitman, « rejetez ce qui insulte votre âme véritable ».

Ainsi, le sujet porterait réellement sur « se porter à l’indifférence » plutôt que sur l’indifférence elle-même en tant que fait.

En matière de soins, il existe un concept qui m’a ravi, celui de « l'implication détachée » !!! Christina Maslach, psychologue de son état, la définit comme un « mélange idéal, (…), de la compassion et de la distance émotionnelle, comme une objectivité plus détachée ». Elle en a néanmoins constaté les difficultés et, en général, vous pouvez être soit impliqué et attaché, soit indifférent et détaché, mais il est difficile, voire impossible, de se soucier véritablement des autres sans attachement émotionnel… Bref, inventer un concept aussi plaisant qu’oxymorique ne résoud pas le problème pratique…
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Les visions philosophiques de l’indifférence sont multiples, mais elle ne fait pas toujours appel à l’absence de décision.
Selon un schéma proposé par Albert Camus (si je l’ai bien compris), l'homme prend conscience de sa condition, se révolte contre elle et finalement adopte une attitude lui permettant de trouver la juste mesure, afin d'atteindre le point d'équilibre. Cette mesure impose en fait la nécessité de se maintenir dans la contradiction pour demeurer pleinement conscient. Considérée par Camus comme une forme de sagesse, qu'il qualifie parfois d'indifférence bienveillante, elle participe à l'élaboration d'une « éthique des contraires ».

Et ça mènerait à quoi, l'éthique des contraires ?
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L'indifférence bienveillante serait une position idéale, à la fois dépourvue de colère mais aussi de compassion, engageant celui qui l'adopte à être pleinement à l'écoute tout en favorisant un questionnement susceptible d'élargir sa perception. L'indifférence, dans cette proposition d'équilibre des opposés, devient synonyme d'égale valeur, de détachement, de lucidité et de clairvoyance. Le « oui ou non » est remplacé par le oui ET non, ce « ET » favorisant le « moyen terme» entre deux postulats qui donne une disponibilité que le « ou » ne confère pas.
Dans la philosophie hindoue, c'est le détachement qui garantit la rectitude des gestes que l'on pose et c'est par la pratique du discernement qu'il est possible de mettre un terme aux états sensoriels et mentaux pour revenir à l'état naturel de brahman. À cet égard, la notion de détachement affectueux n'implique pas qu'il faille renoncer à une vie active, mais fait en sorte de favoriser une attitude générale de «grande bonne volonté sans espoir de récompense, de don constant sans rien demander en échange». Mais on voit bien ici une limite de ce système puisqu’on en est revenu à ne plus rien demander en échange… faisant ré-apparaître le risque évoqué au début… Camus précise aussi que dans cet état d’indifférence bienveillante, « l'homme y retrouvera enfin le vin de l'absurde et le pain de l'indifférence dont il nourrit sa grandeur» et fera de « l'enfer du présent un royaume » où «la création, l'action, la noblesse humaine, reprendront alors leur place dans ce monde insensé ».
On voit que l'objet du choix ne compte plus dans ces systèmes philosophiques, seul comptant le perfectionnement intérieur ou l'achèvement de l'œuvre…

Est-ce ainsi qu’il faut envisager de vivre, ou devons-nous choisir ce à quoi nous voulons réagir et ce pour quoi nous choisissons le détachement affectueux, l’indifférence bienveillante, ou l’implication détachée… ? Saurons-nous choisir à bon escient le « cause toujours » quand nous pensons « ferme ta gueule ! » ? Sommes-nous libres de choisir ? Saurons nous faire la différence pour être « justement indifférents » ?
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Zyghna
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Re: L'indifférence

Message par Zyghna » ven. 3 avr. 2015 09:02

Sujet très intéressant PKR. Cela évoque 2 points en moi.
Le premier concerne l'indifférence en tant que non partage de valeurs communément admises. Ce qui nous rend indifférent, ce peut être ce qui ne provoque pas d'émotions en nous, ce qui n'est pas relié à nos valeurs. Bien sur, ce n'est pas dérangeant en société quand ces indifférences sont partagées.
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Cela pose davantage soucis quand l'individu se retrouve dans une position isolée au sein de la société. On rejoint alors le point que tu évoques concernant l'aspect négatif de l'indifférence. Comme toujours, c'est ce que l'on projette derrière le mot, derrière les réactions, qui conditionne le rapport à l'indifférence.

Par exemple, ceux que l'attentat contre Charlie Hebdo ont indifféré ont été mal perçus. Il n'était pas de bon ton de juste se dire "ah oui c'est con" et de passer à autre chose. Ce qui m'amène à la transition sur le second point que m'évoque l'indifférence, à savoir le problème de jugement.

Etre indifférent, c'est ne pas s'intéresser à ce qui se passe, mais c'est aussi choisir (consciemment ou non) de NE PAS DIFFERENCIER, c'est à dire de ne pas juger, comparer, hiérarchiser. On rejoint bien sur les principes du Brahmanisme, du stoïcisme, du bouddhisme, et sans doute de nombreuses autres traditions. Etre indifférent n'est ici pas corrélé à un manque de sentiment ou de compassion, au contraire. C'est davantage la gestion de nos propres émotions qui est mieux gérée: pourquoi serions nous plus touchés par une femme battue que par un homme battu? Parce que l'on projette nos conditionnements, nos valeurs, nos idées préconçues, nos stéréotypes, sur l'autre.
Etre indifférent ne signifie pas alors qu'on ne se préoccupe plus des souffrances de ce monde, mais qu'on a décidé de les regarder dans leur ensemble, et de ne pas se précipiter dans l'émotionnel qui court-circuite la réflexion, l'analyse globale de la situation (je parle de ne pas se précipiter dans l'émotionnel, pas de ne pas le ressentir!).
Finalement, ne pas différencier peut sembler être de l'indifférence, dans son appellation négative. Mais au final, c'est souvent celui qui n'est pas indifférent qui se leurre: la prise de position émotionnelle occulte souvent ce qui se passe autour et renforce l'indifférence générale (la focalisation des médias sur un sujet brûlant est une très bonne métaphore: tout ce qui se passe ailleurs d'important est occulté, tout ce focalise sur l'évènement et sur ce qui y a trait).
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Re: L'indifférence

Message par Euthyphron » ven. 3 avr. 2015 11:45

Historiquement, la question de l'indifférence a servi au christianisme dans le cadre de sa volonté de se démarquer des sagesses païennes, et en particulier du stoïcisme. Le stoïcisme valorise l'indifférence, jusque face à la souffrance et à la mort d'autrui, au nom du principe qui dit qu'être libre, c'est vouloir la nécessité, vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent. A l'inverse, le christianisme insiste sur la valeur de la compassion, et même de la souffrance, comme remède à l'indifférence, pensée comme un mal par conséquent.
Il me semble donc que sur cette question nous sommes les héritiers du christianisme, car effectivement l'indifférence se porte mal en public, elle est spontanément associée au cynisme le plus égoïste.
C'est pourquoi il n'est pas mauvais, ne serait-ce que pour rétablir l'équilibre, de revaloriser un peu l'indifférence. L'idée de comparer au détachement me paraît féconde. Quelle serait alors la distinction entre l'indifférence et le détachement? La mauvaise indifférence, n'est-ce pas tout simplement celle qui ne fait pas la différence, celle qui passe à côté (allusion à la parabole du bon samaritain)?
Dans ce cas, le détachement ne serait pas le fait de ne rien éprouver, mais l'ouverture au réel, la disponibilité à recevoir ce qui arrive. Y compris si ce qui arrive est propre à exciter la compassion. Est-ce dans cette direction, la valorisation du détachement, que tu souhaites aller?

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Re: L'indifférence

Message par Oxymora » ven. 3 avr. 2015 20:55

Ton sujet m'a bien inspiré ;)

Sur la notion d'indifférence :
Le mot indifférence en lui-même a une connotation négative par définition, dans le sens où il implique que le malheur, l'injustice nous sont égaux, c'est un repli sur soi, une incapacité à être impliqué, je crois que l'indifférence (définie ainsi) n'est pas souhaitable.

Ce qui est souhaitable, particulièrement dans le bouddhisme, c'est le détachement : la distanciation, l'acceptation et l'équanimité.

La distanciation, c'est surtout ne pas réagir ou sur-réagir, mais prendre du recul et relativiser.
L'acceptation, ça peut poser les mêmes question que l'indifférence : on ne peut pas tout accepter, on sait bien que c'est impossible, pas besoin de prendre des exemples monstrueusement explicites, on a tous des idées de choses inacceptables. Mais ce n'est pas de ça que parle l'acceptation, c'est d'accepter que le monde est tel qu'il est, par exemple que le passé est passé, que les autres sont différents de nous, etc. ; et s'accepter, c'est accepter le fait que nous sommes limités et imparfaits, dans le sens de ne pas être dans le déni.
L'équanimité (d'après Wikipedia) : l'égalité d'âme, d'humeur, est une disposition affective de détachement et de sérénité à l'égard de toute sensation ou évocation, agréable ou désagréable.
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Sur l'engagement, le dévouement et l'implication pour autrui :
J'ai envie de dire que c'est un élan naturel, mais ça m'évoque plusieurs choses quand même, que j'ai apprises à la fois en théorie et par expérience (négative ^^)

D'abord, envers une entreprise, et dans l'entreprise il faut pratiquer la réciprocité, et ne pas donner sans contrepartie.
De même qu'on ne peut pas aider quelqu'un qui ne le demande pas, (là je n'ai pas de textes, il faudrait voir avec les spécialistes de la relation d'aide). Donc, ne pas s'impliquer pour une personne (ou une organisation) qui ne va pas le demander, et remercier ou au moins montrer que ça lui est profitable.
(sinon on est en plein dans la suraptation, non ?)
http://www.huffingtonpost.fr/norbert-al ... 98241.html
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Une autre chose que ça m'évoque, ce sont des notions utilisées en coaching et en management (basées sur Carl Rogers je crois)
1) déterminer à qui appartient le problème qu'on rencontre, et ne pas prendre en charge ce qui est le problème de l'autre, parce que c'est impossible ! (A la limite, lui faire comprendre que c'est sa responsabilité de régler le problème).

D'une façon plus générale et philo, c'est Marc-Aurèle, (ou les AA ? :-)) la prière de la sérénité : Mon Dieu donne-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer celle que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence.

La dernière chose que ça m'évoque (confusément) c'est cette espèce de force et de soulagement que l'on peut avoir à renoncer à faire du prosélytisme. Ne pas chercher à exposer la solution de gré ou de force si personne ne veut la voir, ne pas chercher à convaincre celui qui n'est pas prêt à entendre... juste garder ses valeurs sans chercher l'adhésion.

Alors tout ça n'est pas de l'indifférence mais pour moi ce sont clairement de bonnes techniques et de bonnes justifications "éthiques" à la non-implication.
La lumière pense voyager plus vite que quoi que ce soit d'autre, mais c'est faux. Peu importe à quelle vitesse voyage la lumière, l'obscurité arrive toujours la première, et elle l'attend.
Terry Pratchett

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