A-t-on tout écrit?

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Thibaud
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Message par Thibaud » lun. 22 févr. 2016 12:34

Sous un titre un peu racoleur et volontairement provoc, il y a une réelle question qui me travaille depuis quelques temps.

Comme beaucoup d'entre nous, j'aime beaucoup lire, et de nombreux domaines littéraires me passionnent, j'ai même eu le projet d'ouvrir un librairie l'an dernier.
En allant chercher un nouveau livre ce matin à la librairie, je me suis rendu compte qu'il n'y avait plus trop le choix. On discute avec le libraire, sur les livres déjà lus, les nouveautés, les classiques etc, et on en vient à se dire qu'en fait il n'y a plus trop de renouveau.
On prend la SF, et les meilleurs sont des bouquins écris il y a plus de 20 ans (il y a quelques exceptions bien sur).
On prend la littérature fantasy, et a part un ou 2 cycles, il s'agit de même univers copiés, légèrement modelés mais avec peu de "fraicheur".
On parle philosophie, là c'est pire, il n'y a plus du tout de matières, les nouveautés s'éternisant surtout à dépiauter les philosophes classiques.
Les têtes de gondole sont remplies de bouquin sans saveur, écrient à la va vite, les romans policiers se succèdent mais sans se dépasser, ou le gore et le sang remplacent l'intelligence de l'écriture.
Quant à la littérature "intellectuelle", qui heureusement semble "un peu" moins touchée, les sujets sont soit trop pompeux (vraiment!), soit polémiques, soit souvent inaccessibles pour beaucoup.
Quelques perles sortent de l'ordinaire bien évidement, mais au fond ne traitent pas forcément de thèmes nouveaux ou de styles différents.
Lorsque l'on regarde le topic sur le forum ""que lisez vous en ce moment?"" c'est assez flagrant, une grande partie des romans (en tout cas sur les 10 dernières pages du sujet) ont plus de 10 ou 15 ans.
Et dans le sujet traitant de "nos livres préférés" rien de récent non plus.
Pour éviter tout malentendus, je parle ici de la littérature de roman, pas de ceux traitant du domaines scientifiques au sens très large, et il y a bien sur des exceptions.
Plusieurs pistes peuvent expliquer cela:
- La difficulté de sortir des sentiers battus
- La peur de ne pas être lu si l'on ne suit pas l'exemple des autres.
- La difficulté d'être écrivain aujourd'hui, on a quelques exemples parmi nous. Le métier n'est pas simple, se faire éditer non plus.
- L'absence de demande de nouveauté, parce que finalement, on achète un peu toujours la même chose, et il n'y a pas vraiment de demande sur d'autres sujets (en même temps comme exprimer concrètement une demande d'un genre nouveau?)
- Le refus des libraires de mettre en avant des livres moins classiques (j'ai trouvé quelques bons livres cachés derrière une rangée de Musso...)
- La morosité ambiante ces dernières années?
- ...
Qu'en pensez vous? Il s'agit pas non plus de faire une liste des "bons bouquins sortis récemment" mais déjà savoir si d'autres partagent ce point de vue, ou si c'est juste une idée farfelue
Le monde est sinistré, et moi j'écris ma sinistrose;
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Chacoucas
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Re: A-t-on tout écrit?

Message par Chacoucas » lun. 22 févr. 2016 17:24

Thibaud, cool ton sujet :)

Dans la liste de "causes" que tu proposes, à part la "peur" de ne pas plaire à un lectorat qu'on peut mettre dans une autre dimension, tout se résume par "marché".

Exemple: j'avais écrit deux ou trois épisodes d'une série fantastique exploitant les mythes et légendes de la Réunion quand j'y vivais, et j'étais allé plein de naïveté présenter le dossier à l'organisme chargé d'aider les projets audiovisuels. Le mec qui m'a reçu m'a offert une heure pour m'expliquer le "marché" et ce qui était possible ou pas. Le portrait qu'il m'a fait c'est projets sans fond à très petit budget pour valoriser la région en vue de tourisme ou d'investissements extérieurs. Mon projet aurait pu passer mais bien trop complexe: pas besoin de faire une série et de creuser des thèmes pour faire de la pub en gros. Et sinon le gros des aides venaient de deux chaînes, canal+ et Tf1. Tf1 c'était plus belle la vie ou Joséphine ange gardien qui avaient la quasi totalité des budgets: on reste à ce qui vend, ont teste ni ne crée rien. Canal+ légèrement plus complexe mais familier, il y a un "milieu" du cinéma avec lequel flirter dans des festivals via mini réalisations avant d'avoir une chance d'intéresser qui que ce soit.

Dans l'édition c'est assez lié: l'édition est le reflet des médias audiovisuels. On "demande" des livres d'actualité pondus en quelques jours en réaction à un évènement politique ou fait divers. Ils sont supposés être vendus beaucoup quelques semaines puis être oubliés à jamais ou presque. Dans l'autobiographie on ne publie que si tu es célèbre médiatiquement. Dans la fiction, l'éditeur ne recherche pas de "littérature" (quoi de plus subjectif? et finalement de moins vendeur qu'un nobel de littérature comparé à un box office avec placement de produits) mais un potentiel contrat de vente des droits d'adaptation audiovisuel. Et un auteur est traité comme une "marque" ou une entreprise: si il/elle change quoi que ce soit dans le produit vendu il doit changer de nom.

Donc il est "impossible" de créer une réelle nouveauté qui ne soit pas déjà passé à travers les filtres du marketing et des intérêts commerciaux.

Là dessus le roman reste une forme assez figée, un héritage culturel semi-récent. Je pense (et on le voit au cinéma avec des david lynch ou des chris nolan qui expérimentent un peu dans la subjectivité narrative tout en ayant un crédit hors du cinéma indépendant) que pour innover il faut "oser" détruire le format narratif et ses dynamiques: on sait aujourd'hui que le réel ne peut pas être dit, on sait que la perception est limitée (que ce soit l'individu et ses biais psycho/neuros/culturels, ou une société et sa réécriture fondamentale de l'histoire), on sait aussi que l'impossible classique n'est pas vraiment "réel". Pour en tenir compte il faudrait à tout le moins "casser" les rapports de causalité et la chronologie dans la narration, et "accepter" éventuellement de ne pas "comprendre" une histoire et sa morale (à la mode lafontaine).

Mais pour faire ça on se heurte à plusieurs choses (moins imposantes que le marché cependant): trouver un lectorat afin de pouvoir élaborer (forcément en tâtonnant) une "forme" littéraire accessible, ce lectorat qui s'était ouvert aux "nouveautés" de twain, joyce, woolf par exemple, mais qui me parait faire fondamentalement défaut: le lectorat en question dépend d'un éducation qui les mène vers les éditeurs et les "classiques". Quand justement le "marché" a rendu ce chemin quasi impraticable. On a aussi éventuellement le problème de la "forme" écrite qui a certaines limites dans une ère postmoderne voire hypermoderne où le composite a une place extrêmement centrale. Ca peut se dépasser mais ça invite à repenser l'écrit et y intégrer des touches audio, audiovisuelles voir d'autres medias pas forcément inventés.

Ces idées font (probablement avec raison, il y aura des ratés nécessaires) peur, et sont presque impossibles dans un cadre éditorial classique (on trouve des livres+disque déjà, damasio, ou les délires autobiographiques de Schmidt avec Beethoven et Mozart, mais je pense que pour "creuser" cet aspect intéressant on a le problème des auteurs de bd des années 80 (franquin et ses idées noires, ou gotlib qui sortait des cases): les propositions éditoriales ne sont pas tournées vers l'art, mais sur un format "pratique", un produit type, déjà dans la forme de l'objet, sans parler du contenu.

On peut mentionner un "vieux" problème mais qui prend une dimension différente à notre époque: la culture, l'académisme, l'éducation de ce qui est "bon" en art. Je pense que ces vieilles batailles théoriques sont "cimentées" dans une forme qui ne peut pas vraiment se retravailler ou repenser sans entrainer un effondrement du système politico idéologique ( essentiellement sa dimension économique). Les questions de droit d'auteur qu'on voit remises en question dans la musique via l'électro et la démocratisation des logiciels de mixage/production (et l'abandon conséquent de la conception "analogique" de la musique), dans les luttes sociales avec les questions d'accès universel à l'information (de julian assange à aaron swartz), dans les milieux scientifiques/technologiques, universitaires ou pas, montrent touts à quel point il y a une "résistance" d'ordre financier/politique/idéologique (et à l'échelle individuelle identitaire) à la créativité et donc toute éventuelle amélioration ou nouveauté. L'art ne "questionne" plus l'ordre politique, il le soutient, en dépend. Et le positionnement est compliqué tant au niveau du lectorat que de l'artiste (c'est souvent la même personne d'ailleurs...).
Ce même "problème" n'est pas cimenté que par la culture économique, mais par les formes de l'éducation, et le fameux "cloisonnement des savoirs" qui permet moins à un individu de s'ouvrir, une fois "pris" dans un cursus universitaire ou professionnel.

Pour développer, il est un peu impensable de faire de la poésie selon un Kundera, pourtant la poésie en tant qu'art de l'image et du discours est plus d'actualité qu'elle ne l'a jamais été probablement. Mais certes elle ne peut plus se contenter d' être "Homère" ou "Mallarmé", ni Cendrars, elle est aussi dans les séries, le cinéma, le quotidien. Elle ne peut probablement plus se contenter d'être écrite comme le consensus académique l'a permis durant quelques siècles. De même, le "roman" autobiographique ou fictionnel ne peuvent plus s'opposer comme ils ont pu le faire. Et l'essai ou la réflexion philosophique/scientifique doivent probablement se plonger dans ces "nouvelles" formes, autrement qu'en tant qu'excuse superficielle à un récit de SF ou en digression de l'auteur.

Je vois quand même des créativités intéressantes parfois tant dans des chaînes youtube que des amis qui me font part de leurs errances philosophico esthétiques.

Et en passant, la philosophie est devenue une "carrière" médiatique - et donc limitée, contre nature, à l'actualité et la politique. Il est certain qu'il ne peut pas sortir grand chose de tout ça (le salariat crée de l'incompétence et ne fait qu'auto justifier le contractuel dans son "acte", à terme... dépassant toutes les notions ayant pu valoriser le capitalisme, comme la concurrence, la recherche d'innovation etc. Ces notions sont on le voit mieux aujourd'hui efficaces à court terme, dans une "dynamique", mais s'effacent dans un "système" qui n'adopterait plus que les valeurs de consommation ).

Pourtant les questions de la philosophie sont toujours aussi fascinantes, même si ses objets ont un peu glissé et s'attachent plus à des questions de méthode, de conceptions du savoir et du relationnel, des sciences au quotidien le plus courant.

Sinon, d'une manière plus absolue, il n'y a probablement rien qui ne soit pas déjà abordé/abordable par une analogie. Dès qu'on a symbolisé quelque chose, on avait déjà "tout écrit" :)

En espérant avoir été assez clair et n'avoir perdu personne, voilà mes... limites de réflexion à ce jour, Thibaud :)

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Re: A-t-on tout écrit?

Message par Fohlen » lun. 7 mars 2016 17:16

Salut Thibaud !

Je trouve que ton idée n'est pas du tout farfelue et je partage cette impression de manque de renouveau.

Aujourd'hui, en classe, on étudie de grands "courants" qui ont ébranlé la littérature, apporté un nouveau regard ou marqué une époque. Ils étaient eux mêmes portés par un noyau d'auteurs clés, de grands noms. Mais alors, quel(s) grand(s) courant(s) phares dans notre littérature contemporaine ?

C'est peut-être un manque de connaissance du sujet de ma part, mais je n'ai pas l'impression que notre époque porte de grands mouvements et de grand auteurs aussi radicaux et remarquables que ceux que l'on peut trouver dans notre histoire tout au long des derniers siècles. Je trouve cela paradoxal, alors que nous sommes dans une époque de profusion de l'offre de culture.

Mais peut-être justement est-ce parce que les véritables oeuvres originales apportant du renouveau, quand elles réussissent à passer au travers des mailles du filet des logiques que décrit Chacoucas et se retrouvent sur le marché, passent inaperçues ou presque sur le moment. Pour reprendre l'exemple de la SF que tu cites, je crois qu'il y a des auteurs avec des idées novatrices, mais que (en France, en tout cas) la SF est enfermée par les éditeurs dans un carcan classique, s'inspirant de ce qui a déjà été fait, car cela offre une garantie de vendre et entre dans les catégories déjà existantes.

J'aurais donc tendance à penser que le renouveau n'est pas éteint, mais que les oeuvres qui l'apportent ne seront reconnues et déterrées que plus tard. Lorsqu'il faudra composer les cours de français dans un siècle et remplir un chapitre sur le début du XXIe siècle, il est possible que les oeuvres et courants qui y seront décrits existent déjà, là, maintenant, mais qu'on ne sait les voir. Peut-être un professeur de littérature en 2050 tombera, parmi les millions de livres de sa bibliothèque universitaire, sur de petits romans auto-édités ou publiés par une petite maison d'édition comme il en existe plein, d'un auteur totalement inconnu, et qu'en les étudiant il découvrira en eux un renouveau brillant et les exhumera au grand jour.

En dehors de ces considérations, il est vrai qu'en quelque sorte, l'humanité a "tout écrit" : comme tu dis, il est devenu très difficile de sortir des sentiers battus. Je pense qu'on peut considérer qu'avec le temps, l'humanité s'est constituée ce qu'on pourrait appeler un "capital" littéraire de plus en plus important, d'autant plus que l'ouverture de l'Europe sur le monde petit à petit nous a donné accès à encore davantage de capitaux beaucoup plus variés.

On peut dire que depuis la Renaissance, ce capital n'a fait qu'augmenter : l'imprimerie ayant permis de multiplier les exemplaires de livres, les incendies de bibliothèques et autres barbaries ne suffisent plus pour annihiler des oeuvres, donc on ne perd plus rien. Les capitaux littéraires antiques, déjà très larges et riches sont venus s'agréger au maigre capital européen du Moyen Âge, puis nous avons exploré énormément de nouvelles pistes depuis, qui se sont ajoutées au tout.

Les concepts et idées ont déjà été digérés, manipulés et cuisinés dans tous les sens et, peut-être, à force, le capital est-il devenu si important qu'il est difficile de créer en dehors de ses frontières et qu'il étouffe la création : si je désire écrire de la science-fiction sur les robots et que je veux éviter les sentiers déjà battus, il faut que je sois au courant de ce qui a déjà été fait. Et plus le capital sur le sujet est déjà grandement développé, plus c'est dur. Il devait être plus "facile" pour les premiers auteurs de science-fiction d'être novateurs et originaux, car il n'existait encore aucun capital littéraire dans ce domaine.

Mais je me rends compte que ce que je suppose là s'applique seulement aux idées et aux possibilités de récits qu'elles ouvrent. Néanmoins, dans la même logique, pour ce qui est des styles et techniques d'écritures, peut-être y a-t-il difficulté à innover aujourd'hui car nous avons épuisé le filon. Comme je le comprends, mais je me trompe peut-être, les mouvements littéraires novateurs se sont souvent construits en déconstruisant les styles et techniques académiques en place, par opposition à ceux-ci. Peut-être qu'à force de déplier et tirer dans tout les sens les styles et techniques de départ et leurs dérivés, avons-nous épuisé toutes les possibilités d'innover en adoptant cette démarche.

Il ne suffit peut-être plus, comme l'évoque Chacoucas, de repenser seulement l'écriture en elle-même mais chercher à lui intégrer des éléments d'autres médias. Bien qu'elles ne trouvent pas le succès escompté pour l'instant, les liseuses pourraient potentiellement servir, une fois perfectionnées, à intégrer des dimensions audio et peut-être même visuelles à la lecture. J'ai le souvenir d'un e-book publié par l'un des compositeurs d'un studio de musique de bande-annonce, qui avait accompagné les scènes marquantes du livre de morceaux adaptés à la scène.

Nous pourrions très bien imaginer des liseuses dotées d'écouteurs, qui offriraient un accompagnement audio voire musical à la lecture : la musique peut, je pense, être très efficace pour rendre la lecture plus attractive pour certains, car elle permet d'amplifier les émotions et leur intensité. Après, de telles intrusions dans le lecture m'attristeraient un peu, car cela réduirait la part d'imagination nécessaire cette activité.

Bref, beaucoup de suppositions et, comme toi, je m'interroge :) .
« All we have to decide is what to do with the time that is given us. » - Gandalf

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